Agnotologie, numérique et production d'ignorance


Flore Jammet
Jeudi 21 Septembre 2017

Lorsque nous cherchons des réponses à un questionnement, internet représente un formidable vivier d’informations. Pourtant, la quantité de réponses divergentes pour un même sujet nous laisse souvent perplexe. En effet, sur la toile les opinions sont légion au détriment de simples faits. Marques, médias, personnalités ou individus lambdas, il y a le plus souvent un parti pris dans le discours. Comment déceler le vrai du faux ? Difficile de se positionner pour fonder les bases d’une connaissance solide. Cette abondance d’informations nous conduit à zapper, déjà happés par le flot d’informations suivant. Peut-on ainsi dire que le numérique contribue à nous laisser dans l’ignorance ?




 
Pour le comprendre il convient de faire un pas en arrière et de s’intéresser à une science appelée agnotologie. Le terme provient de l’anglais « agnotology » composé du préfixe « a » excluant ; du grec « gnôsis » qui signifie le savoir, la connaissance; et enfin du mot « logos », le discours. Son étymologie se suffit à elle-même pour la définir. Cette science étudie les diverses formes d’ignorance et la manière dont on la produit, l’entretient et la propage.
 
Au début des années 80, un document du cigarettier Brown & Williamson appelé « Smoking and Health Proposal » fuite. A l’intérieur sont décrites les stratégies pour commercialiser le tabac à un public de masse et lutter contre les forces « anti cigarettes ». Robert Proctor, un historien des sciences de l’Université de Stanford se penche sur le document et notamment sur les tactiques de propagation du doute. Il découvre ainsi comment l’industrie du tabac a dépensé des millions pour produire des études qui mettraient en avant les risques viraux, les prédispositions familiales etc… pour dédouaner la cigarette comme étant la cause du cancer. En 1995, en collaboration avec le linguiste Iain Boal, il donne un nom à l’étude de ces rouages : « l’agnotologie ».
 
Si nous sommes familiers avec l’épistémologie (étude critique des sciences et de la connaissance), étudier l’absence de quelque chose, la connaissance, nous est plus difficile. Pourtant nous avons tout intérêt à comprendre pourquoi nous ne devons pas savoir, et comment il est possible d’user de l’ignorance comme un outil pour détourner l’attention des vrais problèmes.
 
Robert Proctor expliquait ainsi que l’ignorance peut être propagée par le débat. En effet, tant qu’il y a une remise en cause d’une vision commune, le doute subsiste. Dès lors que nous n’avons pas toutes les clefs pour comprendre un sujet et qu’il y a une partie adverse l’incertitude persiste.
Diverses techniques peuvent être mises en place : des groupes de réflexion, des publications de rapports scientifiques, une recherche en continue pour montrer que l’incertitude demeure, propager de la désinformation ou nourrir des débats dans différents médias…
 
Dans certains cas, la désinformation peut aller encore plus loin. Quelle meilleure technique pour semer le doute que le détournement de hautes autorités ? La science, puisqu’elle apporte des preuves, est censée être indubitable. Les discours des chercheurs n’ont donc pas de raison d’être remis en cause... Pourtant, il y a un conflit d’intérêt qui est le suivant : les chercheurs publics sont soumis à des petits budgets et sujets aux choix des décideurs publics, tandis que les chercheurs privés sont quant à eux, soumis à des contrats de confidentialité avec les entreprises qui paient leurs recherches. Dès lors, nous comprenons que des dérives sont possibles. Cette théorie porte un nom, le « funding effect » : il est possible de prévoir le résultat d’une étude à 70% en fonction de celui qui la finance. Autre paramètre intéressant, certaines revues scientifiques sont parfois détenues à 100% par des industries, des industries qui n’hésitent pas non plus à placer des représentants dans les comités de relectures ou de rédaction. Fort heureusement, les chercheurs ne sont pas tous corrompus et certains n’hésitent pas non plus à se positionner en tant que lanceurs d’alerte.
Pour exemple de ce genre de pratiques, nous pouvons citer le cas de Monsanto. En décembre les pays membres de l’Union européenne devront décider s’ils renouvellent ou non l’autorisation du glyphosate (l’agent actif du désherbant le plus vendu au monde, le Round up). Le vendredi 16 septembre, deux quotidiens (La Stampa et The Guardian) ont pourtant révélé qu’à l’intérieur du rapport de l’EFSA (Agence européenne de sécurité des aliments) sur le glyphosate, une centaine de pages étaient un copié collé d’un lobby créé et géré par Monsanto. Une expertise qui laisse donc à désirer…
 
Autre technique de propagation d’ignorance, « le project killer ». Il s’agit de trouver un scientifique dont la crédibilité est déjà bien assise et ne sera pas remise en cause par le public. Contre une rémunération exorbitante et sous un contrat de confidentialité, son rôle est de publier des contres expertises pour le compte de l’industrie qui le finance à l’instant où une étude dérangeante voit le jour.
 
Les techniques pour instaurer le doute au moyen d’une multiplication d’informations contradictoires sont donc nombreuses. Cependant, il existe un outil omniprésent dans nos vies qui facilite encore cette propagation en tous sens et à très grande vitesse : internet.
 
En effet, sur internet, n’importe qui peut donner son opinion. De par la difficulté à remonter à la source pour valider ou non une interrogation, nous nous éloignons de plus en plus des faits. La sensation est ce qui compte et la vérité devient discutable. Cette scission entre les faits et les opinions est dangereuse. David Dunning, un psychologue social et professeur de psychologie américain dénonce cette tendance : nous pouvons tous être notre propre expert. Les réseaux sociaux où la parole est libre sont d’ailleurs des amplificateurs de débats. Ces terrains de discussions laissent une place de choix pour quiconque voudrait introduire le doute…  
 
Il semble que nous soyons entrés de ce que certains appellent « l’agnotologie 2.0 ». Il est urgent de nous interroger sur les raisons de cette absence de connaissance. Y a-t-il trop d’informations pour que nous puissions tout déchiffrer ? Est-il trop difficile de remonter à la vérité ? Ou ne développe-t-on pas assez la pensée critique dans l’éducation de nos enfants ? Voici un autre débat qui mérite réflexion… 




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