Compétitivité : pourquoi faisons-nous moins bien que nos voisins ?


La Rédaction
Mercredi 25 Avril 2012

En 2011, l’économie française a enregistré un déficit commercial record de 69,6 milliards d'euros. Comment expliquer une telle contre-performance ? Pour répondre à cette question, nous nous sommes penchés sur les réflexions de deux hommes d’entreprises. D’un côté, Bertrand Collomb, président d'honneur du Groupe Lafarge, leader mondial des matériaux de construction. De l’autre, Nicolas Dmitrieff, patron d’une ETI de 3000 personnes spécialiste de la conception d’ensembles industriels de haute technologie dans les secteurs de l’énergie et de l’environnement. Leur conviction commune : il n’y a aucune fatalité au reflux français !



Compétitivité : pourquoi faisons-nous moins bien que nos voisins ?
« Je me réjouis que ces chiffres dans leur gravité soient l'objet d'un grand débat national, il est grand temps que le débat s'ouvre sur la compétitivité de notre pays », a déclaré Pierre Lellouche, secrétaire d'Etat au Commerce extérieur. Il est vrai que le déficit commercial record enregistré par la France en 2011 oblige à s’interroger sur ses causes.
 
Ne pas invoquer l’alibi de la crise
 
Pour Nicolas Dmitrieff, Président du Directoire de CNIM, il faut d’abord se garder d’invoquer « l’alibi de la crise » (1). Certes, celle-ci n’arrange rien. Mais, plongés dans la même conjoncture, nos partenaires européens font mieux. « Les exportations françaises ont moins progressé en 2011 que celles de l'Allemagne, mais aussi que les exportations italiennes, espagnoles et britanniques. Un constat encore plus inquiétant lorsqu’on l’analyse sur la moyenne durée. Depuis 1990, la part du marché mondial capté par la France s'est en effet fortement dégradée, passant de 6,2% à 3,6%. », souligne le patron de CNIM. A en croire Nicolas Dmitrieff, le reflux français ne s’explique donc pas par des causes conjoncturelles mais par des problèmes structurels propres à notre pays « qu’il faut avoir le courage de regarder en face pour les résoudre ». Un constat que Nicolas Dmitrieff fait d’autant plus volontiers qu’en 2011, son entreprise est, elle, parvenue à engranger un carnet de commande d’une valeur de plus d’1 milliard d’euros, en forte progression avec une large proportion à l’export.
 
Même diagnostic du côté de  Bertrand Collomb qui, dans une récente livraison de la revue Futuribles (2), refuse aussi d’incriminer la mondialisation. Bien sûr, celle-ci a « fortement modifié les flux du commerce international, avec la montée en puissance des pays émergents ». Mais « l’Europe dans son ensemble a cependant conservé sa part de marché dans le commerce mondial, autour de 20 % ». Une performance dont ne peut, hélas, pas se prévaloir la France : « La part de notre pays a baissé de façon continue par rapport à celles des pays européens et en particulier de l’Allemagne. »
 
Oser faire le choix de l’international
 
Une opinion partagée par Nicolas Dmitrieff. « La mondialisation, dit-il, rebat les cartes et bouscule les positions acquises, mais elle recèle aussi de formidables opportunités qui ne demandent qu’à être saisies. D’ailleurs, dans la conjoncture actuelle, les entreprises qui s’en tirent le mieux sont celles qui vont décrocher des contrats à l’international, dans les pays où la croissance reste soutenue ». Une stratégie qu’il a lui-même mise en œuvre. Tout en ne comptant que quelque 2800 collaborateurs, « CNIM est présent dans le monde entier, dans toute l’Europe bien sur mais aussi en Chine, en Asie centrale et au Moyen Orient et nous réalisons à l’international une part croissante de notre chiffre d’affaires. »
 
Cette préconisation est-elle valable pour toutes les ETI ? Une récente étude de la Direction générale de la compétitivité, de l'industrie et des services (DGCIS) semble le confirmer. « En 2010, notent les experts, 17 % des ETI ont eu un carnet de commandes faiblement garni, 54 % normalement garni et 17 % bien garni. Les entreprises très impliquées sur des marchés internationaux (plus du quart de leur chiffre d’affaires à l’étranger) ont dépassé leurs objectifs en termes d’exportation, ce qui peut expliquer de moindres difficultés pour ces entreprises en termes de demande » (3).
 
Miser sur l’innovation
 
Mais encore faut-il être armé pour affronter la compétition qui sévit sur les marchés internationaux ! Ici, deux  facteurs sont généralement invoqués pour expliquer les difficultés françaises (4), notamment par rapport à l’Allemagne : le coût de la main d’œuvre d’une part, les niveaux d’investissement dans la R&D d’autre part. Bertrand Collomb remarque, qu’en la matière, les dynamiques en cours dans les deux pays sont fortement divergentes. « Sur 10 ans, observe-t-il, les coûts salariaux unitaires ont progressé de 20 % en France et sont restés à peu près constants en Allemagne. » Et, parallèlement, « les dépenses de R&D du secteur privé sont restées en France entre 1,3 et 1,4 % du PIB », tandis qu’outre-Rhin « de 1,7 %, elles sont passées récemment à 1,9 % du PIB ». Pour le président d’honneur de Lafarge, inutile de débattre à l’infini du facteur prépondérant dans cette spirale néfaste. En réalité, les deux facteurs sont liés car « les entreprises étranglées par l’augmentation de leurs coûts et la perte de rentabilité qui en résulte […] se retrouvent dans l’incapacité de consacrer des ressources suffisantes à la recherche et à l’innovation ».
 
A la tête de CNIM, Nicolas Dmitrieff a, lui, fait le choix de maintenir coûte que coûte l’effort d’innovation technologique de sa société. « Chaque année, une part très conséquente de nos bénéfices est investie en R&D car, dans notre secteur, l’excellence technologique est tout simplement vitale », affirme-t-il tout en reconnaissant que « le contexte français n’est pas spécialement favorable à cette posture. Quand les contraintes à court terme s’accumulent, il est plus difficile de privilégier les investissements d’avenir ».
 
Refus de tout fatalisme
 
Que conclure de ces observations ? Certainement pas un nouvel accès de déclinisme. Bertrand Collomb et Nicolas Dmitrieff partagent en effet une même conviction : depuis le déclenchement de la crise, il y a dans notre pays une prise de conscience sans précédent quant aux enjeux de la compétitivité et de la réindustrialisation. Les esprits sont donc mûrs pour lancer enfin les réformes qui libéreront les énergies.
 
Notes :
 
(1) « Les ETI, confiantes dans leur avenir, misent sur l’innovation et l’internationalisation », dossier paru dans Le 4 Pages de la Direction générale de la compétitivité, de l'industrie et des services, n°13, juin 2011
(2) « Entreprises : la concurrence franco-allemande », par Bertrand Collomb in Futuribles, janvier 2012.
(3) « Les ETI, confiantes dans leur avenir, misent sur l’innovation et l’internationalisation », dossier paru dans Le 4 Pages de la Direction générale de la compétitivité, de l'industrie et des services, n°13, juin 2011.
(4) «Quelle politique industrielle pour la France? » Louis Semarini, Le Nouvel Obs




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