De la guerre au terrorisme... Les véritables causes

Rencontre avec Paul Dubouchet


Noémie Monti
Jeudi 28 Janvier 2016

Paul Dubouchet est un ancien maître de conférences de droit public à l'Université des Antilles et de la Guyane (1986-90), à l'Université Française du Pacifique (1990-1999), puis à l'Université de Corse (2000-2011). C'est après des études de philosophie sous la direction de François Dagognet, qu'il se dirige vers la philosophie du droit qu'il essaye alors d'intégrer à une philosophie de la religion. Un projet qui devait trouver sa confirmation dans une approche de l’œuvre de René Girard. Auteur de "De la guerre au terrorisme... Les véritables causes" paru en janvier 2016, Paul Dubouchet revient sur les grandes lignes de ce troisième ouvrage.



Cet ouvrage est le troisième d’une trilogie dédiée à René Girard, décédé au mois de novembre dernier. Quelles ont été vos motivations à écrire ce troisième volet ?

Précisons d’abord que ces trois volets ont été publiés chez L’Harmattan courant 2015 (avril, juin et décembre). Je tiens René Girard pour l’un des plus grands penseurs contemporains dans la mesure où il a éclairé d’un jour nouveau non seulement notre vie personnelle et sociale, mais également tous les grands problèmes actuels : c’est le thème du premier volet intitulé « Tout comprendre avec René Girard. Du moi aux grands problèmes actuels. Petit traité de la violence ». A partir de l’imitation et du désir, de la violence et de la religion, Girard refait l’histoire de l’humanité et nous ouvre les yeux sur notre passé, notre présent et notre devenir. Que l’imitation conduise à la violence, et de là au sacrifice d’un bouc émissaire, comme source du sacré et principe d’un retour provisoire au calme : tel est le « mécanisme victimaire » révélé par Girard.

Alors que ce premier volet avait l’ambition de rendre compte de l’œuvre de Girard dans son ensemble, le deuxième (ainsi que le troisième) porte sur son dernier livre, Achever Clausewitz de 2007 (Entretiens avec Benoît Chantre, Carnets Nord), point d’orgues de son œuvre qui n’est qu’une longue interrogation sur la violence et sur les moyens d’en arracher l’homme. D’où son intérêt pour le traité de Clausewitz De la guerre de 1831 qui lui permet de mettre face à face Clausewitz, le « général prussien » et Hegel, le « philosophe prussien » : tous deux sont à Iéna en 1806, tous deux sont morts à Berlin en 1831, tous deux sont fascinés par la figure de Napoléon en qui ils voient « le dieu de la guerre » - Girard les considère comme « les deux grands penseurs de la guerre » dans une perspective qui doit être éclairée par la religion et la science : tel est le thème du deuxième volet « De Hegel à Girard. Violence du droit, religion et science ».

Ce deuxième volet ayant abordé le problème du passage de la guerre au terrorisme, il est tout de suite apparu qu’il s’agissait d’un problème d’actualité suffisamment grave et sensible pour mériter d’être éclairé et approfondi par toutes les ressources dont nous pouvions disposer. Ainsi est né ce troisième volet « De la guerre au terrorisme…Les véritables causes », entièrement redevable à René Girard, mais aussi à Carl Schmitt en qui Girard voit d’ailleurs « un authentique penseur de la violence » - volet qui a été réalisé entre les attentats du 7 janvier et du 13 novembre 2015, et avant la disparition de Girard le 4 novembre… effet du hasard ou de la Providence ?

Quels nouveaux éclairages ce livre apporte-t-il par rapport à la littérature existante sur l’avènement du terrorisme ?

Faire l’histoire du terrorisme, sa géographie, sa topologie, sa géo-politique, en dresser toutes les statistiques, faire la psychologie du terroriste, sa psycho-sociologie, la sociologie du groupe auquel il appartient, invoquer même les conditions économiques du fossé entre pays pauvres et pays riches, le déséquilibre de l’axe Nord-Sud,… certes toutes ces données sont intéressantes et peuvent fournir des informations parfois indispensables, mais elles restent à la surface du phénomène, n’en circonscrivent que l’enveloppe, ne traitent que de la matière du terrorisme, elles relèvent de la compétence de « l’expert en terrorisme » et restent irrémédiablement matérialistes ; sur ses véritables causes, elles ne disent pas grand-chose, elles ne disent même rien du tout.

Il faut chercher l’esprit du terrorisme, même s’il s’agit d’un esprit dégradé et dévoyé, comme Montesquieu cherchait l’esprit des lois, comme Max Weber cherchait celui du capitalisme, en le rapportant - progrès capital dans son histoire - au problème de la religion. Le mérite de Girard est précisément d’avoir abordé le terrorisme dans son authentique dimension spirituelle. C’est cette voie que nous avons voulu suivre car il y a une spiritualité propre au terrorisme, spiritualité démoniaque qu’il faut explorer dans sa genèse et son développement.

Vous mettez en perspective les « véritables causes » du passage au terrorisme. Quelles sont-elles ?

En suivant Girard, il faut attribuer ces « véritables causes » au mimétisme, à la « rivalité mimétique », cette rivalité violente qui naît de l’imitation réciproque, qui frappe même et surtout les meilleurs amis, les convertissant en « frères ennemis » comme l’illustrait déjà la Bible, la mythologie, mais aussi le théâtre de Shakespeare ou le roman de Dostoïevski. Cette rivalité peut « tourner au pire », dresser les hommes les uns contre les autres, instaurer ce que Hobbes appelait « la guerre de tous contre tous ». Ainsi la rivalité franco-allemande est à l’origine de la fin de l’Europe, de la fin du monde occidental, et peut-être du monde lui-même : « l’apocalypse a commencé à Verdun » dit Girard.

En ce qui concerne le terrorisme, comme naguère pour la rivalité franco-allemande, ce ne sont pas les différences mais les ressemblances qui expliquent la « montée aux extrêmes ». Ce n’est pas seulement le fossé entre pays pauvres et pays riches qui explique le terrorisme, mais au contraire et plus directement, leur contact, leur rencontre, leur rapprochement de plus en plus fort opéré par la mondialisation, et donc ici encore leurs ressemblances. Avant ce rapprochement, les pays pauvres considéraient les pays riches - dans la mesure d’ailleurs où ils en avaient connaissance - comme un modèle inaccessible, ils étaient donc, avec ces derniers, en situation de médiation externe qui, selon Girard, « ne suscite pas de conflit ». Tout change avec le rapprochement  de plus en plus soutenu des deux pôles de « l’axe Nord-Sud », tant avec les nouveaux moyens de communication devenus planétaires qu’avec les échanges économiques et l’immigration dans les deux sens, sans parler du tourisme de masse : les pays pauvres vivent de plus en plus dans le même milieu que leur modèle (sans bénéficier de ses avantages), ces derniers sont devenus leur « voisin », leur « prochain », et les avantages qu’ils présentent leur paraissent accessibles, ils deviennent avec ces derniers en relation de médiation interne, « par conséquent, la rivalité surgit… et se renforce constamment…

On évolue vers toujours plus de réciprocité et donc de conflit » - tel est « le rapport des doubles » qui conduit « à vaincre l’adversaire plutôt qu’à acquérir l’objet » - ce qui est la caractéristique de la « violence métaphysique ». Est ainsi initié « un combat sans merci entre deux jumeaux », qui a fait de Georges W. Bush et de Ben Laden les doubles l’un de l’autre. Car « les terroristes sont proches de nous, à nos côtés. L’imprévisibilité de (leurs) actes est totale. L’idée même de réseaux dormants vient corroborer tout ce que nous avons dit de la médiation interne, de cette identité des hommes entre eux qui peut soudain tourner au pire » (R. Girard, Achever Clausewitz, Conclusion, p. 356).

Vous évoquez une place décisive du christianisme dans ce basculement de la « guerre classique » vers le terrorisme actuel. Pourriez-vous détailler ce postulat ?

La « guerre classique », en voulant limiter la guerre, la modérer, l’humaniser le plus possible, était un produit du christianisme, religion non sacrificielle par excellence qui voulait expurger la guerre de tout élément sacrificiel. Le terrorisme actuel est une forme moderne de régression vers des pratiques sacrificielles archaïques qui, paradoxalement, ont pu bénéficier de la révélation chrétienne de l’innocence de la victime.

En effet le Christianisme ayant montré, par l’exemple du Christ, l’innocence de la victime, a rendu inopérant le « mécanisme victimaire ». Il a libéré les sociétés de leur cruauté gratuite envers une victime innocente, mais il les a ainsi privées de leur traditionnelle « protection sacrificielle », il leur a enlevé le vieux remède à la violence - même s’il n’était que provisoire - il les a livrées à nouveau à leur violence interne car il a laissé l’homme à sa liberté. C’est en ce sens que le Christ  dit qu’il « est venu apporter la guerre et non la paix ». La Révélation a échoué à se réaliser dans une société qui n’était pas encore prête à la recevoir, qui n’était pas assez chrétienne, qui, par orgueil, a préféré la violence à la réconciliation. « Le sacrifice disparu, il n’y a plus que la rivalité mimétique et elle monte aux extrêmes ». Alors la seule solution pour « rendre au remède traditionnel son efficacité perdue », c’est d’augmenter « de plus en plus les doses, en immolant de plus en plus de victimes dans des holocaustes qui se voudraient toujours sacrificiels mais qui le sont de moins en moins » : telle est l’explication de l’holocauste perpétré par le nazisme, que donnait Girard, en 1978, dans Des choses cachées depuis la fondation du monde (Grasset), telle est l’explication des génocides du XXe siècle, et celle du terrorisme actuel. C’est à partir du moment où le doute s’installe sur l’efficacité du mécanisme victimaire, qu’il faut le renforcer, le sur-dimensionner à tout prix. Jung n’avait-il pas dit que « le fanatisme est une sur-compensation du doute » ?

Une résistance est-elle encore possible selon vous ? Si oui, quelles formes pourrait-elle prendre ?

Comment faire cesser la rivalité mimétique, comment ne plus répondre à la violence par la violence, comment substituer à la rivalité et au conflit, l’amour ? La tâche n’est pas facile car tout le monde n’est pas Le Christ.

Néanmoins c’est à une formidable prise de conscience que nous invite Girard. Montrer aux terroristes les véritables motivations de leur action ne devrait-il pas faire tomber la haine, désamorcer les bombes… tout en rappelant aux anti-terroristes l’impératif de ne jamais rentrer dans l’escalade de la violence, de ne jamais céder à la « rivalité mimétique » ? Tel est l’enseignement de l’Achever Clausewitz de Girard : le Traité de la guerre de Clausewitz devient, grâce à la lecture de Girard, un Traité de la paix. C’est ainsi que la rivalité franco-allemande qui a enflammé l’Europe d’abord, le monde ensuite, s’explique non pas par les différences entre les peuples allemand et français, mais au contraire par leurs ressemblances, leur situation mutuelle de proche et de voisin qui attise la « rivalité mimétique », la « réciprocité violente » qui fait que les meilleurs amis peuvent devenir les pires ennemis. La tâche - peut-être impossible - est donc de tourner la rivalité mimétique en concurrence loyale, en imitation créatrice, en émulation féconde, de convertir la « réciprocité violente » en « réciprocité paisible », faire que les pires ennemis puissent devenir (ou redevenir) les meilleurs amis.

« La réconciliation est l’envers de la violence » écrit Girard, mais cela les hommes ne veulent pas le voir, car ils croiraient qu’ils ne sont pas autonomes. Dès lors comment juguler « le rêve des doubles (qui) est de s’entre-égorger » ? Comment faire en sorte que l’ami et l’ennemi - qui sont si proches - cessent de vouloir s’entretuer ?




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