Découvrir le bonheur au travail avec Renaud Gaucher


La Rédaction
Lundi 14 Novembre 2016

Dans la sphère personnelle comme professionnelle, le bonheur s'érige comme le nouveau chantre d'une société en quête de sens. Dans ce contexte, nous avons rencontré Renaud Gaucher, chercheur en économie du bonheur et consultant. Ce dernier a accepté de nous en dire plus sur son champ d'activité et plus particulièrement sur le bonheur et la performance au travail. Entretien.



Vous êtes chercheur, consultant et venez de publier un livre intitulé « Bonheur et performance en entreprise. Les clés du succès ». Comment définiriez-vous le bonheur et plus particulièrement le bonheur au travail ?

Il y a l'idée que chacun peut avoir sa propre définition du bonheur et que cette définition est pertinente. De même, au niveau scientifique, il y a un foisonnement de définitions. En fait, toutes les définitions du bonheur ne se valent pas. Les meilleurs modèles scientifiques du bonheur sont ceux qui mettent en leur centre les émotions. Si vous vivez beaucoup d'émotions positives et peu d'émotions négatives, alors vous êtes heureux.

De même pour le bonheur au travail. Si vous vivez beaucoup d'émotions positives et peu d'émotions négatives dans le cadre de votre travail, alors vous êtes heureux au travail. Si vous vivez peu d'émotions au travail, qu'elles soient positives ou négatives, vous n'êtes pas heureux au travail. Vous n'êtes pas forcément mal, mais vous n'êtes pas heureux au travail.

Peut-on vraiment mesurer le bonheur au travail ? Si oui, comment ?

En psychologie, les chercheurs essaie de mesurer l'ensemble des phénomènes subjectifs et le bonheur au travail en est un. Donc oui, on peut vraiment mesurer le degré de bonheur au travail des personnes.

Après, cela ne veut pas dire que les mesures sont parfaites et cela ne veut pas dire que toutes les mesures proposées sont bonnes. Une bonne mesure est une mesure qui s'inscrit dans une définition pertinente du bonheur au travail. La mesure du bonheur au travail doit donc être centrée essentiellement sur les émotions.

Ensuite, il faut que le questionnaire s'inscrive bien dans le cadre choisi. On a souvent de mauvaises surprises, y compris quand on regarde le travail de certains chercheurs.

Enfin, il est préférable de vérifier à l'aide de méthodes statistiques la qualité du questionnaire.

L’idée selon laquelle être heureux au travail booste la performance de l’entreprise se répand de plus en plus. Info ou intox ?

Ma thèse porte sur le bonheur au travail des collaborateurs et la performance financière de l'entreprise, la forme de performance qui intéresse le plus au niveau des entreprises. Ce que je peux vous dire est que l'idée que le bonheur au travail favorise la performance est en fait une vieille idée, très répandue parmi les personnes qui ne sont pas spécialistes de la question et j'inclus les consultants dans cette catégorie. Pour les spécialistes, en revanche, il n'y a pas une réponse absolue.

D'abord, ce qui est le plus important dans une étude est sa méthodologie. Donner un résultat sans parler de la méthodologie, ça n'a pas beaucoup d'intérêt. C'est comme donner la température d'un thermomètre sans savoir s'il marche ou s'il est cassé.
Ensuite et surtout, les études (je parle de celles qui sont pertinentes, pas de toutes les pseudo-études qu'on voit fleurir) ne sont valables que pour les entreprises dans lesquelles elles ont été menées, pour les populations sur lesquelles elles ont été réalisées, pour la période étudiée.

Si vous voulez améliorer le bonheur au travail et la performance dans votre entreprise, il faut que vous meniez une étude de niveau scientifique dans votre entreprise. C'est le seul moyen d'avoir de l'information pertinente. Tout le reste, c'est bidon.
En réalisant une telle étude, vous ne pouvez pas être sûr que vous pourrez faire gagner de l'argent à votre entreprise avec le bonheur au travail. Mais vous pouvez être sûr d'une chose : les résultats de l'étude seront infiniment plus pertinent que les jolies paroles d'un consultant.
 

Comment expliquez-vous que cette thématique du bonheur au travail ou plus modestement du bien-être ou de l’épanouissement au travail, soit en plein essor ?

Nous avons une illusion qui est de penser qu'avec plus d'argent, ça ira mieux. Or ce n'est pas forcément vrai. Avoir plus d'argent, règle les problèmes quand on est dans des difficultés financières ou qu'on n'a pas assez pour satisfaire des besoins essentiels comme se nourrir, se loger ou se soigner. Or, le niveau de richesse a fortement cru. Pour la France, en 40 ans, il a été multiplié par 2. Avant la révolution industrielle, on a jamais vu le niveau de richesse d'un pays être multiplié par 2 en 40 ans.

En fait, la croissance économique se fait au prix de beaucoup de souffrance. Je pense en particulier à ce qu'ont vécu de nombreux agriculteurs depuis 50 ans. Même dans des secteurs épargnés par la compétition comme les services publiques, il y a beaucoup de souffrance. Mais ici c'est lié à une culture hiérarchique dépassée et à une culture du déni, où on entasse les problèmes sous le tapis.
Ce que je peux dire est qu'il y a une recherche sur le bonheur, l'économie et les politiques publiques. J'espère que cette recherche va atteindre les entreprises. Elle peut les aider sur les questions de bonheur au travail, mais aussi sur le développement-produit en réduisant les risques financiers qu'elles prennent. J'espère que cette recherche va atteindre aussi les hommes et femmes politiques.
 

Vous intervenez en entreprise. Comment les entreprises perçoivent-elles cette tendance ? Pourriez-vous partager quelques expériences significatives ?

Si une entreprise fait appel à moi sur la question du bonheur au travail, en lien ou non avec la performance, c'est qu'il y a déjà un intérêt des dirigeants, des RH ou de managers. A l'intérieur d'une même entreprise, les perceptions peuvent être différentes. Les entreprises sont des groupes de personnes et le ressenti peut être différent d'une personne à une autre. Vous pouvez avoir des personnes enthousiastes et d'autres attentistes.

Parler de bonheur au travail en entreprise, ça peut sembler sympathique et ça l'est souvent parce qu'avec les avancées de la recherche il est possible d'apporter des idées très claires et très simples aux gens, de leur donner des grilles de lecture à la fois extrêmement faciles d'un point de vue opérationnel et extrêmement pertinentes d'un point de vue scientifique. En quelques dizaines de minutes, il est possible d'expliquer quelques éléments de base pour les managers afin qu'ils puissent avoir une influence positive sur leur propre degré de bonheur au travail et leur propre performance ainsi que sur le degré de bonheur au travail et la performance de leurs collaborateurs. Après, il faut quelques heures pour qu'ils assimilent comment ils peuvent légèrement faire évoluer leurs pratiques. Changer, c'est compliqué, en particulier sur un temps court.

Cependant, avant cela, il faut avoir en tête que parler de bonheur au travail peut être ressenti comme une provocation par certains collaborateurs. Imaginez un collaborateur en souffrance, en particulier quand cette souffrance est liée au travail. On lui propose une conférence, un atelier ou une formation sur le bonheur au travail. C'est extrêmement violent. Cela peut créer de la colère, de la frustration.

Quand je fais une intervention en entreprise, c'est la première chose à laquelle je fais attention et, après les présentations, c'est la première chose dont je parle en reconnaissant que certaines personnes peuvent être en train de vivre cela et en expliquant ce que ne pourras pas leur apporter mon intervention et ce qu'elle pourra leur apporter.
Cela m'est arrivé aussi de prendre du temps après une intervention pour écouter des personnes en souffrance, voire de faire le lien avec leur manager afin d'essayer de débloquer une situation.

On ne peut pas parler sérieusement de bonheur au travail sans parler de souffrance. Même entre deux personnes faciles à vivre, il peut se créer des conflits. Même un chef d'entreprise avisé et bienveillant peut avoir à licencier des personnes sous le coup d'une contrainte extérieure. Et c'est dur émotionnellement pour lui et pour celui qu'il licencie.
 
 

Qu’est-ce que cela induit sur le plan RH ? Existe-t-il des nouvelles méthodes de management?

Le bonheur au travail est essentiellement une question d'émotions positives et négatives dans le cadre du travail. En tant que manager, une personne doit d'abord penser à ses propres émotions, car c'est difficile de faire attention aux émotions des autres si on ne fait pas d'abord attention aux siennes. Comment je peux vivre moins d'émotions négatives au travail ? Comment je peux vivre davantage d'émotions positives ? Ensuite, il y a la relation avec les collaborateurs. Est-ce que je fais vivre des émotions négatives inutiles à mes collaborateurs ? Est-ce que je pourrais leur faire vivre davantage d'émotions positives ?

Pour répondre à votre question sur les nouvelles méthodes de management, j'ai un peu de mal avec le fait d'ériger une méthode de management - ou une entreprise - en modèle. C'est un réflexe de chercheur et en même temps je connais des personnes qui ne sont pas particulièrement heureuses au travail dans des entreprises qui sont pourtant mises en avant dans les medias... ou qui se mettent en avant. Certaines de ces personnes ont même changé d'entreprise.

La littérature managériale aime les exemples inspirants, mais il est facile de trouver des contre-exemples et il y a eu de grosses déconvenues dans le passé sur d'autres questions. Par exemple, Enron avait été mis en avant pour sa réussite financière par de nombreux livres. Ensuite, il y a eu beaucoup de livres pour expliquer l'échec et la fraude d'Enron. Peut-être que l'on s'apercevra que certaines entreprises mises en avant ne faisait que du happiness washing. Si une entreprise veut améliorer le degré de bonheur au travail de ses employés, mon principal conseil est qu'elle construise sa propre route en utilisant ce que peut lui apporter un conseil fondé sur la recherche scientifique et qu'elle reste humble dans sa communication.
 

N’assiste-t-on pas, de manière plus ou moins insinueuse, à une injonction continue au bonheur, que ce soit dans la sphère privée et professionnelle et qui serait au final plus épuisante qu’épanouissante – après tout le bonheur en tout temps et heure est une quête souvent insatiable ?

C'est un thème cher au philosophe Pascal Bruckner et c'est effectivement un vrai problème que cette injonction au bonheur. Je me souviens d'un livre sur le bonheur où la promesse qui était faite était que l'on pouvait être tout le temps heureux. Je me souviens aussi d'un manager qui expliquait à ses collaborateurs que lorsqu'ils arrivaient au travail, ils devaient être heureux, même s'ils ne l'étaient pas en dehors de l'entreprise. Il y a des études sur les personnes les plus heureuses afin de comprendre ce qui les différencie des autres. Ces études montrent notamment l'importance des compétences relationnelles et de la gentillesse dans le fait d'être très heureux. Elles montrent aussi que les personnes les plus heureuses ont connu des périodes où elles étaient malheureuses. Ces périodes sont peut-être moins importantes et/ou ont été mieux négociées, mais elles existent pour chaque personne très heureuse. Tout le monde est malheureux à un moment ou à un autre de sa vie.

C'est pourquoi, pour moi, quand on parle de bonheur ou de bonheur au travail, il y a un cadre essentiel afin que le bonheur et le bonheur au travail ne soient pas des tyrannies. 1) Le bonheur est quelque chose de privé, de personnel. De même le bonheur au travail. C'est pourquoi une entreprise ne peut que mettre en place des conditions qui favorisent le bonheur au travail, une augmentation du degré de bonheur au travail n'est qu'une conséquence. 2) Nous avons chacun le droit d'être malheureux au travail ou ailleurs et que ce malheur soit respecté. Donc pas de pression au travail pour être heureux ou donner l'apparence du bonheur.
 
 

Découvrir le bonheur au travail avec Renaud Gaucher
Renaud Gaucher est consultant et chercheur associé au centre de recherche en économie du bonheur de l'université Erasme de Rotterdam. Sa thèse porte sur le bonheur au travail des collaborateurs et la performance financière de l'entreprise. Il est l'auteur de 8 livres dont« Bonheur et performance en entreprise : les clés du succès », « La psychologie positive ou l'étude scientifique du meilleur de nous-mêmes » et « La finance du bonheur ». Il a une expérience en grande entreprise, en cabinet de conseil et en start-up.

 




Dans la même rubrique :
< >

Mercredi 16 Août 2017 - 18:04 Interconstruction, créateur de valeur urbaine


Les livre(s) du mois

Yves Bonnet et La Deuxième guerre d'Algérie

La deuxième guerre d’Algérie : un cas pratique de guerre d’influence.

Pour Franck Martin, "manager humain, c'est rentable"!

Pierre Fayard dévoile ses "Douze stratégies pour séduire"

Gérard Taponat : " Le bon climat social et la régulation des rapports sociaux sont une question de choix politique d’entreprise avant d’être celle d’une institution du politique"

Yves Laisné, docteur en droit présente son nouveau « Guide de la dissolution-confusion»

Palestine: les conversations de Noam Chomsky et d'Ilan Pappé rapportées par Frank Barat

De Boeck Supérieur : l'économie, c'est pop!