Derrière la chemise arrachée du DRH d’Air France


Noémie Monti
Mercredi 21 Octobre 2015

Elle n’a pas fini de faire parler d’elle, cette image du DRH d’Air France Xavier Broseta, chemise arrachée qui escalade les grilles de la compagnie pour échapper aux salariés mécontents. L’altercation violente qui s’est produite entre le dirigeant et une poignée de manifestants a depuis placé cet évènement au cœur du débat médiatique. Comment interpréter ce qui s’est passé ? Doit-on y voir la « simple » illustration de ce que certains appellent à la manifestation « à la française » (1) ou l’expression d’un mal-être sociétal bien plus profond et inquiétant ? Quel rôle les médias jouent-ils en traitant ce conflit social ? Retour sur la signification de ces images...



Le symbole d’un dialogue social asphyxié.

Lundi 5 octobre 2015, lors d’un comité extraordinaire d’entreprise Air France divulguait officiellement le plan de restructuration de l’entreprise challengée par la compétition internationale « low-cost ». Le plan de réforme prévoit la suppression de 2 900 emplois laissant éclater la colère des salariés. La suite, tout le monde la connaît. : les images du DRH d’Air France escaladant les grilles du site avec la chemise déchirée ont fait le tour du monde. Mais doit-on y voir le reflet des difficultés que connait le dialogue social en France ?

Cet évènement ravive le spectre du cas de liquidation de l’entreprise Continental en 2009 et des « débordements » dont avaient été accusés les manifestants à l’époque. Il semble évidemment difficile de défendre un recours à la violence physique pour exprimer son opinion, là n’est pas la question. Comme le dit Corine Pelluchon, c’est une violence car dans le fait d’arracher la chemise de quelqu’un il y a l’intention de la blesser. Cependant, ne peut-on pas y voir également un symbole : celui de destituer le DRH de son « piédestal » et de le priver, un temps, de cette chemise qui représente son statut économique et social ? Une façon en quelque sorte de le priver de ce « surplus » de pouvoir, en s’adressant non plus à la fonction mais à l’être en tant que personne ? La vraie question semble finalement être celle de comprendre les raisons qui poussent des salariés à se sentir si impuissants et vulnérables pour que la seule alternative à leurs yeux soit d’avoir recours à ce type de violence ?

Selon la philosophe Corine Pelluchon, ce qui s’est produit n’est ni plus ni moins l’illustration du fait que « le langage, la parole n’est plus le lieu d’expression des luttes sociales aujourd’hui ». (2) Le paysage économique a évolué et avec lui, les pratiques d’entreprise et la nature même du travail. Le cas Air France illustre un modèle de management qui creuse toujours plus le fossé entre la tête et le corps de l’entreprise. On serait ainsi passé à un modèle économique de rentabilité à tout prix. Tout est quantifié et les relations sociales sont devenues impersonnelles. Une évolution qui surprend alors que les discours RSE de solidarité et de respect de l’environnement naturel, social et humain semblaient s’ancrer dans les représentations collectives… Le problème selon Corine Pelluchon est donc tout d’abord lié à la nature d’un travail qui a perdu de son sens, dû au diktat de la rentabilité qui se globalise et façonne le mode de fonctionnement actuel des entreprises. (2) Le salarié est évalué en termes de cout-avantage, mesuré avec des critères de productivité. De plus, le système hiérarchique traditionnel, où les décisions sont imposées de manière vertical, est dénoncé.

Cet évènement apparait comme un tournant symbolique matérialisant l’asphyxie dont est victime le dialogue social dans notre société. Ces images choquent, mais que montrent-elles réellement ? De la violence certes, mais laquelle ? C’est en 1970 que Pierre Bourdieu théorisait le concept de la violence symbolique qu’il expliquait comme étant le « pouvoir d 'imposer un système de pensée comme légitime à un e population "dominée ", par le biais de l 'éducation et des médias  ». (3) Une théorie que l’on pourrait réactualiser pour interpréter ce qui s’est passé lors de ce comité. Car la violence est là, latente depuis longtemps. Toute violence symbolise quelque part un mal-être identitaire. Ce recours à la violence physique peut être interprété comme l’expression d’un mal-être identitaire généralisé qui résulte en un « primat des passions sur la raison » (2) puisque toute forme de dialogue semble inefficace voire rompue… Comme le dit la sociologue Monique Pinçon-Charlot, «qui sème la misère récolte la colère… » (2) La question d’une rupture de la communication et du dialogue entre salariés et dirigeants est également flagrante lorsque l’on voit que la plupart des salariés ont pris connaissance du plan de restructuration par le biais des médias. Ces derniers jouent d'ailleurs un rôle majeur dans les crises type Air France.

La crise Air France : quel récit ?

 Si cet évènement a naturellement fait les gros titres de la presse nationale, celle-ci semble avoir fournit un récit plutôt uniformisé voire orienté. Lequel ? Les quotidiens nationaux ont globalement livré une version de l’évènement opposant les dirigeants d'Air France face aux « voyous » selon les mots de Manuel Valls. Du Monde, au Figaro en passant par Le Parisien ou les Echos, la presse écrite a mis en Une les images d'un DRH en perdition, comme l'analyse l'ACRIMED (4) qui interroge la rhétorique du lynchage largement utilisée à l'encontre des salariés, pilotes y compris, et des syndicats. Comment expliquer le passage en boucle et l’effervescence médiatique autour des images du DRH privé de sa chemise quand il est plus difficile de trouver la vidéo montrant une salariée d’Air France qui, tentant de dialoguer, est complètement ignorée par les dirigeants de la compagnie ? (5)

Ces prises de positions abruptes sont pour le moins surprenantes: "le problème du traitement médiatique du cas Air France n’est pas un problème d’opinion. Que des journaux assument une ligne libérale n’est pas en soi un problème, c’est même leur droit le plus absolu. En revanche, l’unanimisme de la presse dominante, en particulier pour jeter l’opprobre sur les résistances sociales, pose un évident problème de pluralisme", expliquent  Benjamin Lagues et Frédéric Lemaire d'ACRIMED. De plus, le cas Air France illustre bien les difficultés donner des clefs d'analyse du conflit sans tomber dans la caricature ou le sensationnel. Désengagement de l'Etat sur ce dossier ou des problèmes de gestion interne qui perdurent chez Air France depuis de nombreuses années?

Le traitement médiatique du cas Air France soulève de nombreuses questions et parmi elles, celle de la responsabilité des médias d’information dans le traitement d'un conflit social qui à traiter avec prudence, et non de manière manichéenne. Le rôle des médias est primordial dans la construction du récit de cet évènement: le pouvoir sémantique des médias est indiscutable. Le discours médiatique doit être juste puisqu’il constitue le socle duquel partent et se forgent les représentations de l'opinion publique. Ainsi qu'ils le veulent ou non, les médias jouent un rôle dans le traitement des conflits. Leur rôle a même été démontré en matière de résolution des conflits à l'instar du  "peace journalism", un journalisme responsable, dont les impacts pour contrôler et faire cesser les conflits ont été mis en évidence en Afghanistan comme au Pays basque (6).

Cette « chemise arrachée » illustre tant la voie sans issue dans laquelle s'est engouffré le dialogue social en France que les fragilités des médias dans un contexte de plus en plus complexe à traiter. 
 
  1. http://www.liberation.fr/france/2015/10/06/air-france-la-presse-internationale-reactive-des-cliches-sur-l-hexagone_1398087
  2. https://www.youtube.com/watch?v=SMB0nskUf1E
  3. http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/violence-symbolique/
  4. http://www.acrimed.org/Air-France-salaries-et-syndicats-victimes-du-lynchage-mediatique
  5. http://www.leparisien.fr/economie/video-le-cri-du-coeur-d-une-salariee-d-air-france-en-colere-06-10-2015-5160517.php
  6. http://www.cipadh.org/fr/le-r%C3%B4le-de-la-presse-dans-la-construction-de-la-paix-le-cas-du-conflit-basque




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