Entretien avec Serge Guérin :"Il est essentiel de combattre une idée reçue faisant du vieillissement la source essentielle du déclin de la France"


Roxane Lauley
Lundi 23 Novembre 2015

Sous l'effet de l'allongement de l'espérance de vie et de la montée en âge des baby-boomers, le vieillissement de la population française s'accélère. Ces projections sont bien loin d'inquiéter Serge Guérin qui propose d'adopter une attitude résolument optimiste vis-à-vis de ces mutations démographiques. Le sociologue et expert de la silver économie a accepté de nous livrer son analyse au cours d'un entretien vivifiant. Rencontre.



Serge Guérin
Serge Guérin

Le vieillissement de la population n’est a priori pas réjouissant : perte de l’innovation et de la dynamique économique, explosion des dépenses de santé/retraite et conflits générationnels font partie des idées reçues. Est-ce vraiment une mauvaise nouvelle pour l’économie du pays ?

On ne peut que constater que dans le débat public et pour la très grande majorité des décideurs,  le vieillissement de la population n’a été pratiquement appréhendé que sous des angles négatifs et anxiogènes. Les médias comme les décideurs politiques et économiques se focalisent sur la difficulté de financer les retraites ou sur la croissance des coûts de santé qui serait liée à la hausse du nombre de personnes très âgées. Sans parler des sujets orientés fait divers comme la maltraitance des personnes âgées en maison de retraite… Pour moi le pire étant l’association très commune pratiquée par des « experts » entre vieillissement et déclin du pays….

De ce point de vue, l’invention du terme silver économie a contribué à changer la donne culturelle. En effet cette notion synthétise la volonté de traduire sous la forme d’activité économique et de développement de l’emploi, la transition démographique. Pour clarifier les choses, il suffit de signaler qu’un marché qui va représenter le quart de la population et, d’ici à 2050, plus du tiers, impose une transformation majeure de l’offre et des circuits de distribution. Une transformation qui se déroule alors même que les innovations technologiques contribuent aussi à changer la donne. La transition démographique devrait être un des principaux moteurs d’un développement économique qualitatif et soutenable. En particulier parce qu’elle s’appuie sur les emplois de service, qualifiés ou non, et sur l’innovation technologique.
 

Un des défis du vieillissement de la population est celui de l’autonomie. La technologie et notamment la gérontechnologie, est-elle pertinente pour accompagner le « bien vieillir » ?

Beaucoup de solutions tournent autour de systèmes de surveillance, d’alerte ou d’encadrement de personnes en perte d’autonomie, mais aussi pour d’autres simplement en risque de fragilisation ou souhaitant s’inscrire dans une démarche de prévention et/ou de sécurisation. Ces solutions transforment profondément les pratiques et conduisent à la réalisation de plateformes qui centralisent les données entrantes pour les redistribuer en termes de conseils, de diagnostic, d’actions ou de collectes et traitement d’informations. D’autres approches concernent les robots, ces robots dits collaboratifs qui selon ses défenseurs pourraient venir assister les personnes âgées déficientes. Les robots humanoïdes sont aussi une piste à ne pas repousser d’un revers de main. Il y a là, certainement, des gisements d’activités et d’innovations utiles pour les personnes et permettant des gains pour la qualité de la vie et pour l’accompagnement des personnes.

Pour autant, méfions nous de ces approches où la technologie reine serait la réponse à toutes les questions, à l’ensemble des enjeux. La technologie n’a de sens que comme élément de réponse à une problématique. Encore faut-il la poser au préalable. Ces solutions technologiques visent souvent à rassurer l’entourage et à pallier la présence insuffisante ou considérée comme trop onéreuse de personnels d’accompagnement et de soin. Il paraît important de souligner que si ces systèmes peuvent intervenir en complémentarité de l’intervention humaine, ils ne sauraient remplacer la bienveillance et la présence. En ses temps de complexité et de déshumanisation, rien n’est plus essentiel que la présence humaine, le lien social, l’accompagnement et le soin. Cela impose aussi un effort de formation, de qualification et d’accompagnement des personnels qu’ils interviennent dans des résidences ou maisons de retraite, ou qu’ils se déplacent à domicile ou répondent via des plateformes téléphonique ou virtuelles. Dans cette optique le soutien et l’accompagnement, y compris avec le relai de solutions à distance, des 8,5 millions d’aidants de proche, sera un défi humain, social, et de santé publique, majeur.
 

Le marché de la silver économie pèse lourd (environ 132 milliards d’euros en France) et attire de nombreux acteurs, plus ou moins aguerris. Comment éviter les dérives de la gadgétisation et comprendre les besoins spécifiques des seniors?

Cette approche par la technologie fait trop souvent l’impasse sur les usages et sur la solvabilité de la silver génération comme des collectivités territoriales, en particulier les Départements, qui sont de plus en plus sujette à caution.
Si je prends pour exemple, les approches autour du logement, les innovations technologiques sont pléthores : systèmes de domotique plus ou moins complexes et complets allant de la mise en œuvre de chemins lumineux dans l’appartement pour ne pas tomber la nuit à des commandes automatisées pour l’ouverture ou la fermeture de volets, de portes, de lumières, en passant par l’adaptation des salles d’eau et des lieux d’aisance. Mais, pour aussi riches et intéressantes qu’elles soient, ces approches posent parfois des problématiques de complexité, de couts et de risques de maintenance ou simplement transforment le lieu de vie en maison de retraite à domicile. La question des usages doit rester au centre de la réflexion des acteurs. Il importe aussi de mobiliser d’abord les habitants, les personnes concernées. Aucune technologie ne saurait remplacer l’investissement des personnes, l’expérience des gens.

Des approches comme celle initiée par le bailleur social Sollar autour de la démarche « Chers Voisins » qui favorise les solidarités de proximité entre les générations et qui peuvent contribuer à réduire les charges supportées par les résidents, sont à soutenir et développer. Une autre limite concerne les possibilités financières des personnes visées ou la capacité d’investissement des collectivités qui pourraient commander ces dispositifs dans l’optique de répondre aux besoins des personnes et de les aider à rester vivre chez elles. Enormément d’acteurs de CogedimClub  au logement social développent des offres d’habitat répondant aux attentes de la Silver Génération. Il apparaît qu’entre le chez soi et la maison de retraite médicalisée, une troisième voie puisse émerger autour de logements adaptés, de résidences services pour les seniors aisés, d’habitats regroupés ou de résidences autonomies destinées aux retraités populaires.
 

Vous plaidez en faveur d’un « rajeunissement du regard sur le vieillissement ». Le plus gros défi est-il celui du changement de regard de la société sur les seniors ?

Absolument ! Il est essentiel de combattre une idée reçue  bien ancrée dans les esprits faisant du vieillissement la source essentielle du déclin de la France. Pour de nombreux économistes et, plus largement, la grande majorité des décideurs et leader d’opinion, les dés sont jetés : un pays qui prend des rides et des cheveux blancs et un pays qui ne sait plus affronter les grands vents de la mondialisation et de l’innovation technologique. Les retraités ne veulent pas investir dans l’économie de l’avenir ou dans les infrastructures numériques, mais seulement dans la sécurité, la santé et les loisirs…

La réalité est bien plus nuancée. Rappelons d’abord que le soutien à cette filière ne concerne pas seulement les publics âgés mais aura des effets sur l’ensemble de la société, en termes d’emplois, de relations humaines entre les personnes, d’innovations technologiques et sociales, d’orientation de la consommation, de configuration des territoires… Adapter les équipements et les biens et services pour soutenir la vie de celles et ceux qui prennent de l’âge c’est le plus souvent faciliter la vie de nombreuses autres catégories de population. Ainsi progressivement dans la plupart des territoires ont supprime les marches pour accéder aux bus, tramway ou métros, pour permettre aux plus âgés de les utiliser plus commodément. Bien d’autres populations, comme les enfants, les personnes en situation de handicap, celles qui utilisent des poussettes ou des chariots, bénéficient de cette amélioration de l’accessibilité.
 

Concrètement comment prendre en charge les dépenses de santé liées à l’allongement de la durée de la vie?

Pour moi, la ligne de conduite c’est l’APA : Adaptation, Prévention, Accompagnement. L’adaptation de l’espace public, de l’entreprise et de la société permet de créer un environnement favorable au vieillir bien. Ensuite, il y a une priorité majeure : la prévention qui permettra d’éviter ou d’éloigner l’arrivée de la grande perte d’autonomie. La prévention concerne l’ensemble de la population et peut débuter à tous les âges. Il ne s’agit pas d’interdire ou de faire de la morale, mais de montrer le gain de qualité de vie en changeant certaines habitudes, par exemple côté alimentation. Cela fait lien en plus avec une attitude plus respectueuse de l’environnement et des ressources naturelles. Enfin, l’accompagnement qui signifie construire des projets avec les personnes concernées, pour, par exemple, réduire certaines charges, favoriser des mutualisations d’équipements….
 

Selon vous, le projet de loi d’adaptation de la société au vieillissement répond t- il aux enjeux du bien vieillir?

Je crois oui. La Loi d’orientation et de programmation sur l’Adaptation de la société au vieillissement pour la première fois en France devrait entraîner une démarche positive envers la révolution démographique et aborder progressivement le vieillissement par d’autres biais que celui de la santé... Elle engage, avec insuffisamment de moyens, un effort majeur sur l’adaptation des logements, sur le soutien aux aidants de proche, ou encore, elle donne des axes pour ce qui concerne les logiques de mutualisation et de plateforme. Finalement, la France tente, avec 30 ans de retard de prendre exemple sur le Japon qui très tôt a choisi de faire de la nouvelle donne démographique un levier d’innovation et de développement économique. Au Japon, le marché de la Silver économie devrait atteindre 692 milliards d’euros en 2015. En France, le marché devrait atteindre les 130 milliards d’euros d’ici à 2020.

L’approche du Japon est intéressante car elle est globale, sociétale et technologique. Il ne s’agit pas de copier les japonais mais de s’inspirer d’une démarche globalisante qui a fait ses preuves. L’allongement de la vie va nous obliger à inventer, innover et penser autrement. C’est passionnant !
 
 

Serge Guérin est professeur à l’INSEEC Paris et enseignant en Master Politiques Gérontologiques, Sciences Po Paris.
 Il est également chercheur associé au Centre Edgar Morin (EHESS) et consultant auprès de collectivités et entreprises sur les politiques de soutien envers les seniors et les personnes très fragilisées et sur l’innovation sociale.
Intervenant régulier dans les médias, il est chroniqueur pour les mensuels Notre Temps et Géroscopie Magazine et pour le site SeniorActu.com.
Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont "Silver Génération. 10 idées reçues à combattre sur les seniors ! ", publié aux éditions Michalon, 2015



 




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