Jean-Jacques Rousseau : une œuvre repoussoir ?


Jeudi 2 Août 2012

Comprendre la démarche d'un auteur est un réflexe à la fois rationnel et récréatif lorsque l'on aborde un ouvrage. Cet effort permet de contextualiser une œuvre et d'en comprendre la finalité. Il constitue également bien souvent l'occasion de plonger dans la vie personnelle de son producteur, d'en apprendre plus sur lui en tant qu'homme, de s'identifier lui ou de s'en détourner. Cette démarche est au cœur même de la façon dont un public s'approprie une œuvre, quel que soit son support ou sa provenance. Le public semble avoir systématiquement le privilège du dernier mot sur la postérité des productions artistiques intellectuelles, mais leurs auteurs sont-ils vraiment dépossédés de leur création une fois celle-ci exposée au grand jour ? Pour mieux comprendre les facteurs déterminant la réception d'une œuvre par son public, Christine Hammann, professeure agrégée de lettres classiques, propose une analyse prenant pour objet d'étude l'œuvre de Jean-Jacques Rousseau.



Jean-Jacques Rousseau : une œuvre repoussoir ?
Les relations entre les auteurs et leur public sont une source intarissable de réflexion tant il existe une infinité de postures intellectuelles et artistiques susceptibles de servir de base à la production d'œuvres uniques. Chistine Hammann explore toute la complexité de cette thématique au fil d'un ouvrage intitulé Déplaire au public : le cas Rousseau(1). Le choix de l'auteur pour son étude de cas peut sembler déroutant quand on connaît le rayonnement de la pensée de Rousseau. Et pourtant en son temps, le philosophe, qui se gardait bien de chercher à séduire son lectorat, faisait partie de ceux qui ont le plus partagé la critique.
 
Rousseau en effet exprimait activement et de façon récurrente sa volonté de conserver une indépendance à l'égard de son public. Cette recherche de liberté, explique Christine Hammann, est notamment le fait d'une volonté d'échapper aux standards littéraires et artistiques d'un XVIIIe ne laissant le choix auteur que de plaire au mécène ou bien de lui servir à quelque chose.
 
En dépit de cette prise de position, Jean-Jacques Rousseau n'a pas toujours cherché à défier le jugement du public. Ses œuvres de jeunesses sont bel et bien le moyen pour le jeune Rousseau de décrocher l'approbation. Alors qu'il publie le Discours sur les sciences et les arts qui le rendra célèbre, l'écrivain opère toutefois un tournant drastique qui fait de lui le personnage que l'histoire a retenu. Dans la préface de cet ouvrage en effet, Rousseau expose la nature d'une quête en direction de la vérité qui ne saurait s'embarrasser de considérations esthétiques du public. Après la publication de cet ouvrage explique Christine Hammann, Rousseau entreprend donc de « rompre avec le public pour se poser en homme libre, affranchi des contraintes de l'opinion et uniquement soumis à la voix de sa conscience et de la vérité ».
 
Rousseau souhaite donc échapper à la suprématie de la critique publique, dont Christine Hammann rappelle la vivacité à la fois forte et nouvelle à l'époque du philosophe. Ce dernier se détourne-t-il pour autant complètement de ce public, avatar précoce d'opinion publique que l'on connaît aujourd'hui ? Pour Christine Hammann, la réponse est non : « le public occupe […] aux yeux de Rousseau la position ambiguë de juge légitime, mais inapte à juger et de souverain en état de minorité, appelant les soins d'un tuteur ». Une position ambiguë que Christine Hammann ne manque pas de corréler à la façon dont s'est adoucie la plume de Rousseau pour finalement procéder d'une herméneutique respectueuse du lecteur n'ayant pas été convaincu.
 
Déplaire au public : le cas Rousseau réussit une démonstration véritablement originale. Christine Hammann parvient en effet à illustrer en quoi la façon dont est perçue une œuvre n'est pas seulement déterminée par le public, mais aussi par son auteur et la manière dont il la conçoit ainsi que sa fonction dans la société. Le choix de Rousseau comme exemple de phénomène est tout à fait pertinent, car cet auteur a en effet développé tout au long de sa vie une vision très personnelle de son œuvre et de son rapport à la désapprobation du public. Encore aujourd'hui, il incarne ainsi parfaitement cette école intellectuelle et créative pour qui plaire demeure moins important que de repousser les limites d'un concept quitte à prendre le risque d'en révéler la vacuité.




(1)HAMMANN, C., Déplaire au public : le cas Rousseau, Paris, Classiques Garnier, coll. « L'Europe des Lumières », 2011, 491 p.




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