L’exception culturelle française a-t-elle encore un sens ?


La rédaction
Jeudi 23 Janvier 2014

Dans un récent rapport, la Cour des comptes estime à 1,6 milliard le soutien public apporté au cinéma et à la production audiovisuelle. Un coût jugé prohibitif dans le contexte de restriction budgétaire entraîné par la crise. Est-ce à dire qu’il n’est plus possible de poursuivre la sacro-sainte politique d’exception culturelle ? Pas sûr ! À condition de lui donner un sens renouvelé.



(Crédit : photolibre.com)
(Crédit : photolibre.com)
« Malgré les réussites et les succès dont il peut s’enorgueillir, le système français souffre d’insuffisances, voire de dérives qui non seulement le fragilisent [...], mais s’avèrent de moins en moins compatibles avec la situation actuelle de raréfaction de la ressource publique », estime la Cour des comptes dans un récent rapport remis au ministère de la Culture (1). Près d’un an, jour pour jour après la tribune au vitriol (2) publiée par le producteur Vincent Maraval dénonçant des acteurs français surpayés grâce aux largesses de l’État, ce rapport porte un nouveau coup dur à l’exception culturelle française qui n’avait pas vraiment besoin de cela.
 
Depuis sa création, dans les années 90, en marges des négociations commerciales du GATT, l’exception culturelle ne cesse en effet d’être la cible de critiques de plus en plus acerbes. Pourtant, au départ, personne ne trouvait rien à redire à son principe, tout le monde – en France du moins - s’accordant sur le fait que la culture n’étant pas une marchandise comme les autres, il était légitime qu’elle obéisse à d’autres règles que celles régissant les biens de consommation courante. Surtout, en ces années-là, la crainte de l’impérialisme culturel américain était encore vive. Question de contexte : alors que l’Union soviétique s’effondre, les États-Unis sont proclamés « hyperpuissance » et se mettent à rêver tout haut à un nouvel ordre mondial façonné à leur image tandis que le philosophe nippo-américain Francis Fukuyama proclame bien imprudemment « la fin de l’Histoire » en raison du triomphe définitif des valeurs libérales.
 
Vingt ans plus tard, on sait ce qu’il est advenu de ces songes éveillés… Aujourd’hui, plus personne n’imagine encore que mondialisation rime avec occidentalisation et encore moins avec américanisation. Le 11 septembre, puis la crise financière sont passés par là. Lorsqu’ils observent le monde, les Européens, Français compris, ne craignent plus tant l’impérialisme américain que l’essor des puissances émergentes, Chine en tête, ou les progrès de l’islam radical. Face à ce « basculement du monde », comme l’a qualifié l’économiste Michel Beaud (3), source de gigantesques rééquilibrages, il est plus difficile de brandir encore le drapeau de l’exception culturelle. En effet, pourquoi dépenser des centaines de millions d’euros dans un système de défense contre l’américanisation du monde alors que la mondialisation débouche spontanément sur l’émergence puissances et de systèmes de valeurs diversifiés et souvent distincts des valeurs occidentales ?
 
Toutefois, les partisans de l’exception culturelle eux-mêmes ont parfaitement pressenti ce danger. C’est pourquoi, comme l’a rappelé Jérôme Clément, ancien Président du Centre national de cinématographie et d’ARTE, dans un récent colloque organisé par la Fondation Res Publica, dès les années 90, dans les négociations internationales, les Français ne font plus les hérauts de « l’exception culturelle », mais de la « diversité culturelle » (4). Un glissement sémantique qui a l’immense mérite d’être moins défensif et plus fédérateur. Il ne s’agit plus de se mettre en marge des évolutions de la mondialisation mais de proposer un principe d’organisation de celle-ci, acceptable par tous. Car, de fait, dans le chaudron de la mondialisation, chacun entend défendre ses particularités et son identité. Tandis que l’exception culturelle avait un petit relent de chauvinisme, la diversité culturelle a, elle, un parfum d’universalisme, si bien qu’elle a donné lieu, en novembre 2001 à la Déclaration universelle de l'UNESCO sur la diversité culturelle, proclamant notamment que « source d’échanges, d'innovation et de créativité, la diversité culturelle est, pour le genre humain, aussi nécessaire que l'est la biodiversité dans l'ordre du vivant » (5).
 
Reste que cette victoire au plan des principes ne suffit pas à assurer une quelconque immunité à l’exception culturelle. Il couronne en effet un accord sur la fin, mais pas sur les moyens à mettre en œuvre pour l’atteindre. Sans surprise, à chaque nouveau round de négociations de l’OMC, les nations partisanes du libre-échange proposent d’y intégrer les biens culturels ou alors de rogner le périmètre de l’exception, affirmant par exemple que la production cinématographique et audio-visuelle ne relève pas de la culture mais de l’industrie… Mais il y a plus grave : la persistance de critiques issues du monde même de la culture. Comme le montre la tribune du producteur Vincent Maraval, un grand nombre d’intellectuels ose maintenant affirmer que le système mis en place échoue à atteindre ses objectifs, voire se révèle contre-productif.
 
Ils rejoignent ainsi l’écrivain Prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa qui, dès les années 1990, dans son ouvrage Les Enjeux de la liberté (6) mettait en garde contre les effets pervers du protectionnisme culturel en affirmant : « La chose la plus importante que j'ai apprise est que les cultures n'ont pas besoin d'être protégées par les bureaucrates et les forces de police, ou placées derrière des barreaux, ou isolées du reste du monde par des barrières douanières pour survivre et rester vigoureuses. Elles doivent vivre à l'air libre, être exposées aux comparaisons constantes avec d'autres cultures qui les renouvellent et les enrichissent, leur permettant de se développer et de s'adapter au flot constant de la vie. La menace qui pèse sur Flaubert et Debussy ne vient pas des dinosaures de Jurassic Park mais de la bande de petits démagogues et chauvinistes qui parlent de la culture française comme s'il s'agissait d'une momie qui ne peut être retirée de sa chambre parce que l'exposition à l'air frais la ferait se désintégrer. »
 
Une accusation partagée par nombre d’économistes qui pointent l’inefficacité d’un système essentiellement bureaucratique menant inévitablement à la gabegie voire au copinage des artistes ayant su se tisser des alliés au sein de l’appareil de « l’État culturel ». Voici quelques années, Guillaume Vuillemey, membre de l’Institut économique Molinari, déplorait que « l'augmentation des budgets alloués à la culture alimente aussi une administration pléthorique, qui plaide en faveur de son propre maintien et de la hausse continuelle des dépenses » (7).
 
Aujourd’hui, Jean-Marc Daniel, professeur d'économie à l'ESCP-EAP et directeur de la revue Sociétal, va plus loin encore. « L’État culturel, pour l’instant, a produit une classe intellectuelle en situation de rente. Ce qu’elle défend, ce n’est pas la qualité car il faudrait pour cela qu’elle se projette sur internet pour se confronter avec d’autres classes intellectuelles. Ce qu’elle défend à l’heure actuelle, c’est sa rente, sa capacité à récupérer l’argent de l’État culturel. Le véritable enjeu n’est donc plus de défendre l’exception culturelle mais la question de savoir si la classe intellectuelle qui a accaparé la rente est à la hauteur de ce que l’on attend d’elle », accuse-t-il (8).
 
Faut-il alors se résoudre à abandonner l’exception culturelle ? Tout le monde ne s’y résout pas ! Pour Arnaud Nourry, PDG d’Hachette Livre, ce serait ainsi « un grave contresens que de réduire nos ambitions culturelles au moment même où la culture est identifiée à juste titre comme un levier majeur du développement économique et de l’influence des pays ». Nul chauvinisme chez ce patron connu pour avoir réussi à faire d’Hachette l’un des grands groupes d’édition qui comptent au niveau mondial. Juste l’expression de la conviction que, dans une économie de la connaissance et du savoir, « la diversité culturelle est gage de créativité et d’innovation » et que « le meilleur moyen de contribuer à la diversité du monde » consiste, dans la mondialisation, à « faciliter les échanges d’idées mais en préservant les spécificités de chacun ». Et de conclure : « Défendre le beau principe de diversité culturelle sans se soucier de la préservation et du rayonnement de sa propre culture serait faire preuve d’une navrante incohérence ».
 
Une observation qui souligne que les critiques adressées actuellement à l’exception culturelle portent davantage sur son fonctionnement effectif que sur son principe.
Même l’historien Marc Fumaroli, contempteur de « l’État culturel » dans un essai retentissant publié en 1991 (9), se garde bien de remettre en cause le rôle de l’État. « L'État, c’est évident, a un rôle considérable à jouer, celui de financer et d’offrir aux citoyens ce qu'il y a de meilleur et d’exemplaire dans l’ordre culturel : des théâtres excellents, des troupes de danse excellentes, des orchestres excellents, des opéras de qualité et des écoles où l'on forme les meilleurs artistes. Il lui revient aussi de financer la publication de livres difficiles, et la sauvegarde d’un patrimoine muséal et monumental qui, aux mains de commerçants, tomberait dans Disneyland ou Las Vegas. Mais l’État compromet son propre rôle et égare ses propres ressources, toujours limitées, dès lors qu’il veut tout faire, jouer lui-même au producteur des divertissements les plus commerciaux et créer des emplois culturels beaucoup trop nombreux pour ce qui devrait rester une administration de la qualité », écrit-il aujourd’hui (10).
 
Ici encore, aucune rupture avec la tradition colbertiste d’intervention étatique dans la culture ! Peut-être alors serait-il temps, pour renouer avec l’efficacité, de se rappeler que, du temps de Colbert, l’État, loin de rechercher le monopole et de bureaucratiser son action faisait aussi confiance aux acteurs privés, en allant, par exemple, jusqu’à donner son aval aux raids d’entreprenants corsaires. Sur les flots agités de la mondialisation, c’est peut-être ce qui manque le plus à la culture française : des entrepreneurs agiles et hardis laissés libres de hisser le pavillon de la liberté et de la créativité ! Et si demain, l’exception culturelle passait, aussi, par la libération des initiatives privées ?

 
(1) http://www.lesechos.fr/entreprises-secteurs/medias/actu/0203176208504-cinema-la-cour-des-comptes-pointe-du-doigt-les-faiblesse-du-soutien-public-635479.php
(2) http://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2012/12/28/les-acteurs-francais-sont-trop-payes_1811151_3208.html
(3) Le basculement du monde, Editions La Découverte (janvier 2000)
(4) http://www.fondation-res-publica.org/La-culture-une-histoire-francaise_a764.html
(5) http://portal.unesco.org/fr/ev.php-URL_ID=13179&URL_DO=DO_TOPIC&URL_SECTION=201.html
(6) Les Enjeux de la liberté, par Mario Vargas Lllosa, Editions Gallimard, 1997.
(7) http://www.lemonde.fr/idees/chronique/2008/12/02/avec-moins-d-argent-public-la-culture-francaise-est-elle-condamnee_1126093_3232.html
(8) http://www.fondation-res-publica.org/Pourquoi-l-exception-culturelle-n-existe-pas_a767.html
(9) L’Etat culturel, une religion moderne, par Marc Fumaroli, Editions de Fallois, 1991
(10) http://www.atlantico.fr/decryptage/fumaroli-martine-aubry-lang-culture-avignon-budget-30-50-146512.html




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