La participation contre la démocratie

Entretien avec Jacques T.Godbout


Roxane Lauley
Vendredi 10 Juillet 2015

Elle est sur toutes les lèvres : la démocratie compte parmi les mots les plus employés, revendiqués…contestés ? Il faut dire qu’à l’heure des réseaux sociaux, nous sommes incités à toujours plus « participer ». Alors que recouvrent aujourd’hui ces deux concepts ? Le sociologue Jacques T.Godbout, auteur de « La participation contre la démocratie » apporte son éclairage et répond à nos interrogations qui touchent aux défis que rencontre notre société actuelle. Entretien.



A priori, le titre de votre dernier ouvrage « La participation contre la démocratie » est déroutant. Pourquoi opposez-vous deux termes que l’on a l’habitude d’assimiler ? Comment définissez-vous d’ailleurs ces deux termes ?

Le Serment du Jeu de Paume par Jacques- Louis David Crédit: Wikimedia Commons
Le Serment du Jeu de Paume par Jacques- Louis David Crédit: Wikimedia Commons
Certains qualifieraient ce titre de provocateur.  Pourtant, c’est ce qui résume le mieux les résultats de mes recherches sur la participation. Plus on prend part (c’est la participation) à la décision, moins le choix des décideurs compte. La participation provoque un déplacement du lieu central d'exercice de la démocratie représentative. Choix des décideurs pour la démocratie représentative, élaboration des décisions pour la participation. Ce déplacement fait que les deux modèles ne sont pas complémentaires. Loin de se renforcer mutuellement, comme le supposent les participationnistes, au-delà d'un certain seuil, ils peuvent se nier l'un l'autre.

Un des postulats de la théorie participationniste est donc faux: la participation n'est pas toujours un apport positif à la démocratie représentative. Elle peut en être une solution de remplacement. Dans le cadre de la démocratie représentative, en somme, l'idée, chère aux participationnistes,  que tous participent à toutes les décisions à tous ses stades conduit non pas à une extension de la démocratie, mais à sa limitation, et cela non pas en raison d'une soi-disant incapacité de la majorité de la population à contribuer autrement que par son vote au gouvernement de sa société, comme le croient les élitistes, mais en vertu des caractéristiques propres à la démocratie elle-même sous sa forme représentative.
 

N’existe-t-il plus de contrepouvoirs à disposition du citoyen?

Bien sûr, les contrepouvoirs sont nombreux. Mais ce qui leur donne du pouvoir, c’est qu’ils se situent dans le cadre institutionnel  d’une démocratie représentative. 
 

Votre ouvrage est une version revue et consolidée d’une précédente parue en 1983. Qu’est-ce qui a donc changé aujourd’hui en 2015 ?

Je crois que les conclusions auxquelles j'arrivais dans cet ouvrage sont encore justes. Oh bien sûr, le vocabulaire a changé — depuis sont apparus l'«empowerment», la «gouvernance», et le substantif «citoyen» est devenu un adjectif tout-usage... — mais l'essentiel perdure. Il y a trente ans, j'ai étudié ce qui se passe lorsque des organismes, ou des individus, veulent mobiliser la population. Quelle population? Celle qui est affectée par les décisions, par le produit, par l'output de ces organisations. Les participationnistes voulaient ajouter des mécanismes, le plus souvent consultatifs. Pourquoi? Par idéalisme, en vue d’améliorer la démocratie. Or, quand les gens s'impliquaient dans ces mécanismes, il en résultait plutôt une diminution de leur pouvoir réel dans ces organismes. Ils avaient en effet plus de pouvoir en s'en remettant à leurs représentants élus qu'en acceptant d'être consultés par les instances qui n'étaient pas élues au sein de l'organisation. Au final, c'était les permanents, les professionnels,  ceux qui souhaitaient que les gens participent qui se retrouvaient gagnants au détriment des usagers.

De manière générale, le mouvement participationniste, qui renait à chaque décennie, se donne comme objectif de faire participer les gens. Mais qui est à l’origine de ce mouvement? Ceux qui décident déjà et qui veulent associer les usagers à leurs décisions. La conclusion à laquelle je suis arrivé est que, la plupart du temps, au lieu de donner du pouvoir aux usagers, l'exercice leur en enlève, comparativement à celui qu'ils auraient s'ils participaient de façon «traditionnelle», c'est-à dire à travers les élections, le choix de leurs représentants, d'éventuelles contestations, etc. — en somme selon les modalités habituelles admises dans une démocratie représentative. Car une démocratie représentative ne se résume pas à voter à intervalles réguliers. Elle consiste aussi à se mobiliser quand on n'est pas content, à mettre sur pied des groupes de pression, des lobbys, et ainsi de suite.
 

Votre constat est plutôt pessimiste. Pourtant vous vous définissez comme un sociologue qui lutte contre le désenchantement du monde. Cela signifie-t-il que la démocratie a encore un avenir

Ce n’est parce que j’attire l’attention sur les pièges de la participation que je conclus que la démocratie a fait son temps. On a régulièrement l’impression que la démocratie représentative va mal, qu’elle est en crise, que la distance entre les gouvernants et les gouvernés s’accroît, qu’on a perdu confiance dans les politiciens, que les partis politiques ne jouent plus leur rôle, que les élus perdent le pouvoir au profit des nommés, des technocrates. Et devant ces constats, on a souvent le réflexe d’avoir recours à des mécanismes qui relèvent de la démocratie directe et qui souvent ne font qu’empirer les choses, notamment en diminuant encore plus le pouvoir des élus au bénéfice des nommés.
 
J’ignore la gravité réelle de cette crise, mais je ne crois pas que la solution soit du côté des structures parallèles qui diminuent le pouvoir des élus. Il faudrait plutôt accroître le pouvoir de ces derniers. La plus grande menace actuelle ne provient-elle pas des institutions internationales non démocratiques qui veulent remplacer les élus ? Il faut aussi améliorer la qualité de la relation entre les gouvernés et les gouvernants et, en particulier, leur responsabilité (accountability). C’est là que les efforts de mobilisation et de participation devraient se concentrer. Il est vrai que la distance entre gouvernants et gouvernés, qui tendent à devenir un public extérieur sur le modèle du marché, n’a peut-être jamais été aussi grande et mérite une attention particulière. Le mode de scrutin peut réduire cette distance, qui menace le fragile équilibre entre appartenance et droit à l’opposition.

La démocratie représentative est une invention institutionnelle unique, propre à l’occident, issue des assemblées représentatives qui ont émergé au moyen âge et se sont transformées en gouvernement représentatif. Elle a subi de nombreuses transformations et n’a probablement pas fini de nous surprendre.
 
 

Jacques T. Godbout est sociologue, professeur émérite de l’Institut national de la recherche scientifique et membre du conseil de la direction de la Revue du MAUSS. Après plusieurs travaux sur la participation et la démocratie, il s’est intéressé au don dans les sociétés modernes, question sur laquelle il a notamment publié L’esprit du don ( Boréal et La Découverte, 1992 ) et Ce qui circule entre nous ( Seuil, 2007 ).  




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