Le Printemps Arabe : rétrospective, avec Pascal Chaigneau


Lundi 6 Août 2012

Professeur des universités et président de la section Science Politique de la faculté de Droit de l’Université Paris Descartes, Pascal Chaigneau est un éminent spécialiste des relations internationales. Il est en effet titulaire de quatre doctorats en droit et en sociologie notamment. Il est diplômé de l’École des hautes études en sciences sociales. Auteur prolifique, Pascal Chaigneau a signé quelque 14 ouvrages où il aborde notamment les thèmes de la diplomatie, du risque économique international et du développement. Revenant sur cette dernière thématique où il fit ses premières armes en tant que chercheur, il éclaire SenseMaking au sujet du Printemps arabe et de ses enjeux pour les pays du Maghreb et du Machrek.



SenseMaking : Quel bilan peut-on rapidement faire de la situation de ces pays du Maghreb et du Machrek dont le pouvoir politique a été ébranlé depuis la fin de l’année 2010 ?

 

Le Printemps Arabe : rétrospective, avec Pascal Chaigneau
Pascal Chaigneau : Les situations sont en fait très contrastées. Dans les pays riches, les gouvernants ont acheté la paix sociale avec des subventions ; non seulement dans les pays du Golfe, mais aussi en Algérie. A cet égard, les révolutions arables sont fondamentalement un phénomène de pays semi-pauvres. De la Tunisie à l’Égypte, c’est l’incertitude politique qui prévaut. Du Yémen à la Syrie, le contexte est celui du soulèvement populaire.

SenseMaking : Sur quels piliers repose la démocratie, là où la contestation a débouché sur une refonte du régime politique ?

Pascal Chaigneau : Le principal problème est qu’à défaut de traditions démocratiques, les anciennes autocraties ont vu la transmission du pouvoir, de la Tunisie à l’Égypte, aux partis religieux alors que ces derniers n’étaient pas à l’origine des processus contestataires.

SenseMaking : De quels atouts l’islamisme dispose-t-il dans ces pays en tant que force politique ?

Pascal Chaigneau : Les deux principaux atouts des formations islamiques sont d’une part qu’après la chute des régimes antérieurs, ils deviennent l’une des seules forces organisées ; d’autre part qu’ils ont réussi à se présenter comme incarnant le nationalisme identitaire.

SenseMaking : Dans les pays où la contestation du pouvoir politique a été à la fois massive et durable, le déroulement des évènements a-t-il connu des similitudes remarquables ?

Pascal Chaigneau : Non, seulement en apparence. Ainsi, en Tunisie, l’Armée a été l’arbitre de la situation. Elle refuse de prendre le pouvoir, mais elle se vit comme la garante de l’ouverture démocratique. En Égypte au contraire, l’Armée qui détient tous les rouages clés du pouvoir depuis 1952 a toléré l’élection de M. Morsi uniquement parce qu’elle mise sur un président faible et un premier ministre moderniste pendant qu’elle gardera l’essentiel du pouvoir réel.

SenseMaking : Le déclenchement du soulèvement en Libye a contribué à déstabiliser un peu plus la crise tunisienne. Comment ces deux épisodes historiques se sont-ils influencés réciproquement ?

Pascal Chaigneau : Je ne doute pas que la décision d’intervenir militairement en Libye est la conséquence directe de l’immobilisme politique de la France au début du processus contestataire. Ensuite, le conflit libyen a gravement déstabilisé la Tunisie. Sur le plan sécuritaire, la frontière reste une poche de crise. Sur le plan économique, il ne faut pas oublier que la Libye était un partenaire clé de la Tunisie et que sa situation actuelle a été un facteur suraggravant des difficultés tunisiennes.

SenseMaking : Quelle analyse faites-vous de la crise syrienne ?

Pascal Chaigneau : Nous sommes ici sur un horizon de temps long. La Syrie ne va pas s’effondrer en quelques semaines. L’opposition y est fragmentée. L’Iran soutient le régime. La Russie et la Chine apportent leur appui diplomatique à Damas. Soit le régime survivra en étant complètement affaibli, soit, plus vraisemblablement, il finira par s’effondrer sur lui-même en laissant les Frères musulmans à la tête d’un pays considérablement affaibli et durablement perturbé.

SenseMaking : Quel est dans ce contexte le jeu de l’Arabie Saoudite et du Qatar ?

Pascal Chaigneau : L’Arabie Saoudite utilise la crise syrienne comme une guerre indirecte contre l’Iran. Elle finance les Salafistes de la Tunisie à la Syrie en passant par l’Égypte et cette stratégie est d’autant plus inquiétante qu’on constate désormais leur coordination.

Le Qatar quant à lui joue le jeu des partis religieux plus modérés et il commence à s’opposer sur plusieurs dossiers à l’Arabie en dépit d’une similitude de façade.

SenseMaking : Quid de la Turquie dans la zone ?

Pascal Chaigneau : l’AKP profite des révolutions arables pour se présenter en modèle et faire oublier que de 1453 à 1919, les Turcs (à l’exception du Maroc) ont été des colonisateurs du monde arabe. La crise syrienne leur fournit l’occasion d’émerger comme le nouvel acteur régional. Consciente que l’Union européenne leur a fermé ses portes, la Turquie entend développer une politique d’influence dans le monde arabe en profitant du nouveau contexte.

SenseMaking : Un pays comme la Chine court-il un véritable risque de contagion avec ce type d’évènement ?

Pascal Chaigneau : Les Chinois l’ont sincèrement redouté et ont augmenté les effectifs de la police armée populaire. Depuis les événements de 1989, ils considèrent l’Armée Populaire de Libération comme la colonne vertébrale du Parti en cas de crise ouverte. Je ne pense pas toutefois que ce scénario soit à redouter aussi longtemps qu’ils assureront la soutenabilité de leur croissance économique.




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