Le capitalisme est-il moral ? L’exemple de lafargeHolcim


Jcôme TIHY
Jeudi 30 Mars 2017

De Max Weber avec "l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme", en passant par Comte Sponville et "Le capitalisme est-il moral ?", l’étude des "mœurs", et plus précisément des comportements des entreprises, dans ce système économique, pose des questions qui n'ont pas encore trouvé de réponses définitives. Les révélations faites sur les liens entre la société franco-suisse LafargeHolcim et l’organisation islamique Daesh ont montré que, loin d’être enterrée, la question de la morale en économie n’est pas tranchée. Est-ce le système ou les hommes qui corrompent l’économie ?



Retour sur les faits

En 2007, le groupe Lafarge achète pour 600 millions d’euros une cimenterie à Jalabiyeh située à environ 150 kilomètres au nord d’Alep en Syrie. La guerre faisant rage, Lafarge-Holcim a décidé, de juin 2013 à mars 2014, de s’arranger financièrement avec Daesh pour pouvoir continuer sa production de ciment.

Ces allégations sorties dans la presse, en juin 2016, via le journal Le Monde ont été reconnues par l'entreprise le 2 mars 2017. Ainsi Lafarge-Holcim a « indirectement financé en 2013 et 2014 des groupes djihadistes qui avaient instauré un droit de passage pour les ouvriers de sa cimenteries […]. Par ailleurs, pour pouvoir maintenir l’usine en activité dans cette zone où opérait notamment l’organisation terroriste, Lafarge se fournissait en pétrole auprès d’intermédiaires locaux qui s’approvisionnaient auprès de l’EI ou lui payaient des taxes ». De plus, selon une autre révélation du journal, il existait « un laissez-passer estampillé du tampon de l’EI permettant aux camions de circuler pour approvisionner le site ».

Une affaire devant la justice

Suite à une plainte conjointe de l’ONG Sherpa et le Centre européen des droits constitutionnels de Berlin, deux accusations sont portées contre le cimentier : « financement de terrorisme » et « complicité de crimes contre l’humanité ». En outre, Bercy a saisi la justice, car l’achat de pétrole en Syrie était interdit dès 2011 par l’Union européenne.

La défense bancale du groupe Lafarge-Holcim

Pour sa défense, le groupe Lafarge Holcim a avoué avoir financé indirectement l’EI parce-que « la détérioration de la situation politique en Syrie a entraîné des défis très difficiles quant à la sécurité, aux activités de l’usine et aux employés ». Mais, un autre argument, très discutable, a également été avancé : des raisons économiques expliqueraient, au moins en partie, sa décision de rester sur le territoire syrien. Ce n’est que trois ans après l’achat que la cimenterie rentre véritablement en production et devient rentable. La cimenterie  « a à peine le temps de trouver sa vitesse de croisière de 10.000 tonnes par jour que la guerre éclate en 2011. Deux ans plus tard, l'État islamique s'impose dans la région. En 2013, la production de la cimenterie baisse progressivement alors que le prix des sacs de 50 kg de ciment double ».

Partant du registre sécuritaire et économique, l’argumentaire tente même une incursion sur le terrain humanitaire. Le communiqué de Lafarge explique : « d’une capacité de 3 millions de tonnes, [la cimenterie] approvisionnait environ un tiers du marché local, répondant à un besoin de première nécessité de la population et aux besoins de développement économique de la Syrie ».

L’éthique en débat

Comme le souligne, à nouveau le quotidien Le Monde, « cette affaire met en lumière les risques que prennent les entreprises en maintenant leurs activités dans les zones de guerre ». Le même journal avait mis en lumière également la collusion entre l’industrie mondiale du talc et les talibans afghans. Sur le plan éthique, cette pratique peut s'avérer lourdes conséquences en termes d’image et de réputation. C’est une des raisons pour laquelle Air liquide a par exemple souhaité mettre fin, le 3 mars 2017, à ses activités dans le Donbass, à l’est de l’Ukraine. En effet, suite aux décisions de rebelles prorusses de la DNR (République Populaire du Donetsk) d’imposer un contrôle administratif sur les sociétés ukrainiennes, la priorité du groupe est « d'assurer la sécurité de ses collaborateurs et de respecter les règles applicables tant en droit ukrainien qu'international » .

La conscience entrepreneuriale impose aux entreprises de respecter les normes de droit et de se conformer à une certaine éthique, cette dernière opérant une distinction entre ce qui est légal et légitime. Reste néanmoins à définir et à diffuser les critères d'un comportement éthique "universel". En 2014, lors du Forum économique mondial de Davos, certains ont planché sur le thème « Capitalisme éthique, cela vaut-il la peine d’essayer ?". Stanley M. Bergman, PDG de Henry Schein, entreprise spécialisée dans le matériel médical déclarait : « le capitalisme éthique n’est pas une sorte d’utopie, c’est un moteur puissant qui permet une création de valeur à long terme ». Selon, Jean-Marc Borello, dans son ouvrage : Pour un capitalisme d’intérêt général (1), le capitalisme du XIXème et du XXème siècle est terminé « le capitalisme éthique doit se concentrer sur des valeurs économiques et sociales à long terme et enjoindre les entreprises de jouer un rôle de catalyseur entre l’ensemble des partie prenantes-clients, employés, fournisseurs, investisseurs, et la société ». A en croire l’auteur et au grand dam de Milton Friedman, la responsabilité de l’entreprise serait avant tout sociale.
 
BORELLO, Jean-Marc, Pour un capitalisme d’intérêt général, Broché, Paris, 2017, 193 pages
 




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