Les salaires des grands patrons français en débat


Jcôme TIHY
Mardi 27 Juin 2017

Avec les salaires fixes, les bonus annuels, les jetons de présence, les stock-options, les intéressements en numéraire, les avantages en nature ou encore les rémunérations indirectes, les salaires des grands patrons atteignent parfois des sommets. Récemment, la revalorisation du salaire à 15 millions d’euros de Carlos Ghosn, PDG du groupe Renault, a relancé un débat sans fin. Y’a-t-il une limite aux salaires des patrons ? Et plus largement, existe-t-il un salaire juste ?



Les salaires des grands patrons en hausse continue

Chaque année et sans tomber dans un voyeurisme stérile (les salaires des grands patrons étant publics), la presse publie le classement des patrons les mieux payés.

En France, Oliver Brandicourt, PDG de Sanofi, Gilles Gobin PDG de Rubis, et Carlos Ghosn arrivent en tête et perçoivent respectivement 16, 8 millions, 16,4 millions et 15,6 millions d’euros (1).

Mais, au regard des salaires des patrons les mieux payés du monde, ces sommes folles ne semblent pas aussi indécentes que cela. Car, selon le dernier classement de l’Insititutionnal Investor’s Alpha (2), les gérants de fonds d’investissement les mieux payés du monde auraient gagné 170 000 euros par heure soit l’équivalant de 4 millions par jour.

En 2015, l’américain Jim Simons gagnait, par exemple, grâce à son fonds Renaissance Technologies 1,5 milliards d’euros de revenu (soit 125 millions par mois, c’est-à-dire, à peu près l’équivalant de 1 250  000 fois le SMIC).

Au-delà de l’indécence, ce qui est à noter, c’est l’évolution de la rémunération totale des patrons. Si on retrouve des chiffres plus modérés, il n’en demeure pas moins que d’après l’étude du cabinet Proxinvest, la rémunération totale des patrons du SBF 120 (120 premières capitalisations boursières), a augmenté en moyenne de 20% en 2015 à 3,5 millions d’euros.

Que dit les courants de pensées traditionnelles sur la question ?

Le sujet a longuement été traité par les différents courants de la pensée. Nous en retiendrons deux : la doctrine sociale de l’Eglise et la philosophie marxiste.

Le magistère romain énonce que le travail est l’instrument permettant à l’homme de s’extraire de tout besoin et « la rémunération est [l’élément] le plus important pour réaliser la justice dans les rapports de travail ». De ce fait, le salaire permet d’organiser de façon harmonieuse le système socio-économique. C’est pourquoi, afin de tendre vers un salaire juste, la doctrine sociale de l’Eglise propose quelques éléments objectifs. En premier lieu, si le salaire doit prendre en compte la situation économique de l’entreprise afin de ne pas la mettre en péril, celui-ci doit s’accorder en fonction des besoins du travailleur et de sa contribution à l’effort du travail.

Néanmoins, Les ouvriers du petit matin ne peuvent bénéficier des mêmes avantages que les ouvriers de la onzième heure. Les différences de responsabilité, la charge de travail et les prises de risques doivent aussi être récompensées. S’il n’est pas possible de transiger sur une justice qui privilégie les plus défavorisés, un juste salaire, non calculé sur les compétences, les temps de travail et l’efficacité mais sur les besoins essentiels de la personne ne peut être acceptable aujourd’hui ni par les actionnaires ni par les employés.

La pensée marxiste en réfléchissant en termes de lutte des classes s’empêche de mener une réflexion globale sur le salaire comme élément d’harmonie sociale. Celui-ci n’étant que le prix de la marchandise force de travail, c’est la concurrence entre les acheteurs et les vendeurs, le rapport entre l’offre et la demande qui le fixe.

Dans la réalité communiste, tous les travailleurs ayant une importance égale dans la société, doivent gagner le même salaire. Néanmoins, le programme hérité de la pensée communiste, l’avenir en commun,  proposait par la voix de Jean-Luc Mélenchon, pour les élections présidentielles de 2017, de « fixer par la loi un salaire maximum équivalent à 20 fois le salaire le plus bas. Il ne s’agit pas seulement d’une mesure « morale » mais d’une mesure d’efficacité économique ».

L’action de la puissance publique sur l’encadrement des salaires

La loi Sapin II est la dernière loi visant un encadrement des hauts salaires. Avant 2016, la rémunération des patrons devait être soumise au vote des actionnaires, mais sans effet contraignant. Depuis, le vote de l’assemblée générale n’est plus consultatif mais contraignant.

Au regard du nouveau projet présidentiel, peu d’évolutions devraient voir le jour au cours du quinquennat. Le programme du Président de la République visait seulement à « responsabiliser le conseil d’administration en cas de vote défavorable des actionnaires sur la rémunération des dirigeants et ferons publier par les grandes entreprises un ratio d’équité mesurant l’écart de rémunération entre le dirigeant et les salariés ».  

Cependant, certains patrons comme Antoine Frérot PDG de Veolia, proposent quelques idées neuves sur le sujet. En juin 2017, dans une interview publiée sur le site en ligne boursorama, il proposait en particulier  d’élargir la concertation sur les salaires, le partage des richesses et de la rémunération des dirigeants à toutes les parties prenantes de l’entreprise à savoir les clients, les associations de consommateurs, les élus du territoire où l’entreprise est implantée et les ONG actives dans le secteur d’activité de firme concernée… Mais cette proposition est-elle véritablement réalisable ?
 
En définitive, la question de la rémunération n’est pas nouvelle, et beaucoup a déjà été écrit pour offrir au débat public des pistes concrètes d’avancées. D’ailleurs, la question de la rémunération des grands patrons ne pourra se mener convenablement sans réfléchir aux niveaux de rémunérations des salariés et au revenu minimum. Mais si l’adage populaire nous rappelle que tout travail mérite salaire, la parole biblique tente de nous ramener à l’essentiel, « à quoi sert à l’homme de gagner l’univers s’il vient à perdre son âme ».
 
 
 




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