Notre cerveau est-il en surchauffe ?


Roxane Lauley
Mercredi 1 Juin 2016

Les Français regardent leur smartphone plus de 150 fois par jour. 66% des actifs se disent d’ailleurs angoissés à l’idée de passer une journée sans leur mobile. Cette peur porte même un nom, la nomophobie pour « no-mobile phobie » et soulève quelques interogations : l’hyperconnexion, nouveau mal du siècle ? Si le sujet peut prêter à sourire (une nouvelle crise d’angoisse de l’homme occidental ?), il nous questionne sur notre rapport au temps et même au bonheur. Décryptage.



Source: Pixabay
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L’hyperconnectivité : un nouveau rapport au temps et à soi

Avec les nouvelles technologies de la communication, on assiste à un déferlement de l’information parfois plus subie que choisie. Aujourd’hui, l’information parvient d’elle-même au « consommateur » par vagues successives sur son smartphone. Des petites alertes éveillent notre curiosité, ou au choix notre agacement, pour nous informer en temps réel de ce qui se passe dans le monde. Magie de l’instantanéité. Certains scientifiques et penseurs qui n’hésitent pas à parler de révolution anthropologique pour décrire ce nouveau rapport entre le temps et l’individu. Petit à petit, des nouveaux réflexes s’installent et (presque) tout le monde considère comme normal d’être « au courant ». De quoi ? De tout ! Malheur à vous, si vous avez raté une information, ou si vous ne vous êtes pas empressé de la partager, de la commenter en 140 caractères ou plus. Accro à l’info?
 
La situation est plus complexe que cela, car la course effrénée dans laquelle certains se sont lancés, n’a rien à voir avec un prétendu marathon de la connaissance. Les informations sont le plus souvent ingurgitées et la digestion est parfois difficile. Le but est moins de savoir que d’exister en se positionnant, de manière plus ou moins adroite, sur des sujets variés. « Je tweete donc je suis ? ». Nous devons aujourd’hui avoir un avis sur tout et de préférence n’importe quoi. Pire, cet avis doit être livré dans un laps de temps limité, afin de ne pas tomber dans les limbes de l’oubli 2.0. Dans ce monde de l’hyperconnexion et de l’hyperstimulation, la patience n’est plus une vertu et tout doit être accessible tout de suite. Pas étonnant donc, que certains érigent l’impatience en nouveau mal du siècle. Le temps long et la réflexion sont souvent sacrifiés sur l’autel du buzz, non sans créer une certaine cacophonie.
 
Ces nouvelles pratiques ne sont pas sans conséquence sur notre cerveau qui subit de plein fouet les conséquences de cette « dictature de l’urgence ».
 
 

Source: Piixabay
Source: Piixabay

De l'adaptation à l'épuisement

En effet, nous superposons en permanence différents niveaux de lecture et d’action : notre système attentionnel est sollicité à l’extrême. Cette tendance peut aboutir chez certains à un sentiment de performance : elle s’inscrit dans l’optimisation (apparente ?) de notre emploi du temps. L’humain s’adapte, y compris sur le plan neurobiologique, à son nouvel environnement. Au point de donner le tournis ? Il n’est pas toujours évident de faire le tri dans la masse d’informations qui arrivent à coup de mails, sms ou via les applications sur smartphones. Pire, nous multiplions sans cesse les activités (c’est le multi-tasking), et ce tant sur le plan réel (où nous évoluons physiquement), que sur le plan virtuel (peuplé de sms, mails, réseaux sociaux, …). Et le cerveau a de plus en plus de mal à traiter le flot continu de données.
 
Certains scientifiques et médecins sont d’ailleurs inquiets des conséquences de l’hyperconnectivité sur notre santé physique et émotionnelle. Déficit de concentration, défaut de mémorisation, stress jusqu’au burn out comptent parmi les dangers invoqués. Au bureau, le débat autour de la déconnexion a été lancé afin de répondre à l’irruption des nouvelles technologies dans le monde du travail et à leurs conséquences. « Le nombre de mails est devenu astronomique et leur suivi est à l’origine de problèmes tant au niveau individuel que collectif. Les tâches sont de plus en plus fragmentées et entremêlées, l’activité principale est constamment interrompue… Le travail devient une préoccupation constante, il déborde sur la sphère privée », explique Magali Prost, docteure en psychologie ergonomique.

Coté vie personnelle, il n’est pas si facile de débrancher non plus. L’hyperconnectivité et notamment, la présence voire l’omniprésence sur les réseaux sociaux pose question. De nombreuses études montrent que l’usage intensif de Facebook notamment, impactait notre système neurologique, jusqu’à créer des épisodes dépressifs. Il faut dire que les réseaux sociaux peuvent vite se transformer en une arène où se livre un combat féroce : la surenchère à la vie parfaite et la mise en scène de son image, propulsée en une véritable marque (personal branding) qui doit séduire coûte que coûte. Avec ce que cela peut avoir des conséquences sur l’estime de soi. S’ajoute à ce phénomène, la peur de rater un moment de vie crucial (Fear of missing out ou FOMO). Pour qui ?

Slow life & Digital detox

Bien sûr, ces résultats doivent être relativisés. «Tant que ça ne les fait pas souffrir eux ou leur entourage, ce n’est pas un mal en soi, ni une tare, mais une façon de fonctionner», confie Paul Jenny, psychologue à propos des « hyperconnectés pressés ».Mais  quand ça ne fonctionne plus, les experts sont unanimes pour encourager l’individu en surchauffe à réapprendre à s’écouter, à retrouver du temps pour soi, un rythme à soi». A chacun de trouver celui qui lui correspond. Certains coupent court à toute connexion et les digital detox se multiplient avec la promesse de retrouver la « paix intérieure ». D’autres diminuent simplement leur temps de connexion ou exilent leur smartphone loin de la chambre à coucher. En tout cas, la tendance est à la décélération, le terme slow est vite accolé à n’importe quelle activité quotidienne, dans l’espoir de retrouver le « vrai plaisir » : slow life, slow food, slow work, slow sex

Une nouvelle injonction au même titre que celle de répondre aux codes de l’hyperconnectivité ? A passer d’un extrême à l’autre, les repères sont vite brouillés et révèlent une intolérance à la frustration, comme une anxiété face à un quotidien qui nous échappe. Et si c’était le message sous-jacent à ces nouveaux comportements ? L’hyperconnectivité, comme les réactions qu’elles suscitent, apparaissent plus comme un marqueur : celui de la recherche du positionnement de l’individu dans cette nouvelle ère connectée. « Dans cette période où Internet redéfinit notre rapport au monde, les valeurs humanistes doivent guider nos pas et donner du sens à chacun de nos gestes numériques » peut-on lire dans un manifeste publié par Anthony Bleton-Martin, Antoine Lefeuvre, Gilles Félix & Julian Espérat, fondateurs de Clubble, une start-up qui propose grâce à un logiciel innovant, de réduire l’infobésité pour une plus grande efficacité au travail. Ces derniers invitent à entrer dans l’ère de la post-connexion.

Enfin, on pourrait conclure en proposant l’idée suivante : l’hyperconnectivité ne serait que la traduction actuelle d’un leitmotiv parfois insoupçonné. Les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) permettraient de perpétuer, jusqu’au paroxysme, cette obsession moderne, décrite par Tristan Garcia  dans son nouvel ouvrage, « La vie intense . Une obsession moderne ». Car l'intensité nous obsède tous, que nous soyons pressés ou détendus. Ceux qui exaltent la performance comme ceux qui prônent un ralentissement, ceux qui s'évadent dans la multiplication des activités comme ceux qui se recentrent grâce au yoga. Et c’est bien cette perpétuelle recherche de l’intensité, érigée comme un idéal de vie, qui épuise. Les NTIC ne sont qu’un moyen. Vous pouvez donc tranquillement retourner sur Facebook et partager cet article.
 
 
 
Source: commons.wikimedia.org
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