Royaume-Uni : les classes moyennes diabolisées ?


Mercredi 6 Juin 2012

Journaliste et militant de la confédération des syndicats britanniques, Owen Jones signe son premier ouvrage sur un thème particulièrement tendu en Grande Bretagne : celui des classes populaires. Chavs – The Demonization of the Working Class(1) est un essai au titre explicite dont le retentissement dépasse le seul Royaume-Uni, malheureusement loin d’être le seul pays à stigmatiser les classes plus défavorisées.



Royaume-Uni : les classes moyennes diabolisées ?
En tant que syndicaliste et journaliste au Guardian, Owen Jones perçoit quotidiennement la façon dont sont perçus les classes populaires et leurs gestes contestataires dans les médias britanniques. Depuis plus de vingt ans maintenant, la population urbaine et pauvre est, d’après l’auteur, présentée comme dangereuse à l’opinion publique. C’est particulièrement le cas des jeunes issus des classes ouvrières largement insultées et humiliés par la presse nationale à l’occasion d’un évènement comme les émeutes qui ont secoué Londres au mois d’aout 2011.
 
Comment le Royaume-Uni en est-il arrivé là depuis la grève de 1984-1985 dans le secteur minier qu’Owen Jones présente comme « le dernier hourra de la classe ouvrière ». À rebours de la Grande-Bretagne ouverte et multiculturelle promue dans les années 1990, Owen Jones rappelle à ses lecteurs la vigueur des clivages socioculturels dans ce pays.
 
Depuis l’ère thatchérienne, la classe ouvrière britannique s’est marginalisée. Peu représenté politiquement et laissé-pour-compte des réformes économiques, le prolétariat urbain est ainsi devenu l’objet des critiques répétées, devenues normales et dont Owen Jones illustre la réalité en citant le discours de soutient de David Cameron au candidat conservateur aux élections législatives dans la circonscription de Glasgow-est. S’adressant au quartier le plus pauvre d’Écosse en 2008 le Premier ministre invoquait ainsi l’argument moral et expliquait que « les problèmes sociaux sont souvent la conséquence des choix qu’on fait les gens ». Pour l’auteur, ce type de discours en forme de sermon est révélateur de la façon dont la classe populaire est dénoncée comme fautrice de trouble avant d’être considérée comme viticime d’inégalités économiques et sociales. À ce titre, elle a tôt fait de trouver un nom dans les médias et le parler britannique : celui de chavs.
 
Pour l’auteur, l’appellation chavs est symptomatique de la stigmatisation des classes populaires. Mot d’argot désignant initialement les enfants, il perd progressivement son sens et sa connotation positive pour désigner d’une façon péjorative le jeune d’origine populaire et plus largement les classes populaires et surtout le prolétariat urbain. Pivot de l’ouvrage d’Owen Jones, ce vocable prend tout son intérêt pour le lecteur français lorsqu’est explorée sa dimension politique. Le chav, explique l’auteur, est dénoncé pour son attachement à des idées archaïques et réactionnaires là où la population ouvrière était auparavant marginalisée pour son soutien aux idéologies révolutionnaires ou progressistes. Or c’est en ce point précis que les observations d’Owen Jones font échos à la situation de la France, mais aussi de nombreux autres pays d’Europe où les idées progressistes ont petit à petit cessé de séduire les catégories ouvrières dont la faveur politique est allé de plus en plus vers la droite et l’extrême droite.
 
Décriée par la presse et le personnel politique, présentée comme immorale et réactionnaire, la classe populaire fait figure de mouton noir du spectre social britannique. La stigmatisation est telle qu’on l’a affublé d’un surnom : les chavs. Pour Owen Jones, ce terme est l’expression même du mépris de la société britannique pour cette catégorie défavorisée de sa population. Militant et engagé, Owen Jones fait preuve d’une grande sympathie à l’égard de la classe populaire dont il tend à ignorer des problèmes, tels que la xénophobie, qui lui sont pourtant historiquement associés et dont le caractère contestataire est discutable. Malgré ce parti pris assumé, Chavs – The Demonization of the Working Class appui son développement à l’aide de données empiriques qui donnent un crédit fort au message d’Owen Jones. L’ouvrage met en lumière la relation de la société britanniques avec ses classes populaires ainsi que ses origines. Aussi le lecteur étranger ne manquera-t-il pas de rapprocher la situation du Royaume-Uni avec celles de nombreux autres pays européens où le milieu ouvrier, atomisé, s’est depuis longtemps dissocié des questions sociales et collectives dont il a pu se revendiquer massivement jusqu’à la fin des Trente Glorieuses.




  (1)JONES, O., Chavs – The Demonization of the Working Class, 20011, Verso Books, 304 pp..
 




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