Serge Orru, WWF France: "En matière d’écologie, la bataille du concret n'a pas encore été livrée"


La rédaction
Vendredi 15 Juin 2012

Le combat intellectuel en vue de faire entrer l'écologie dans les moeurs est en passe d'être gagné. Désormais, il se livre sur le terrain, afin d'ancrer durablement les réflexes écologiques dans la pratique. Serge Orru, Directeur du WWF France, nous expose quels sont, selon lui, les vrais défis que doivent relever les ONG aujourd'hui; à savoir être présent là où des marges de progression subsistent, notamment auprès des plus sceptiques.



SenseMaking: Pour ceux qui ne vous connaissent pas encore, pouvez-vous nous expliquer comment vous avez été amené à prendre les rênes du WWF en France?

Serge Orru, WWF France: "En matière d’écologie, la bataille du concret n'a pas encore été livrée"
Serge Orru: Daniel Richard, alors président du WWF m’a contacté. Il connaissait Le Festival du Vent de Calvi que j’ai créé en 1992 avec ma femme. L’association "Les amis du vent", organisatrice de cette manifestation a toujours mis en avant des préoccupations humanistes et écologiques. Elle a a toujours favorisé les rencontres entre des univers différents, artistiques, scientifiques, technologiques, développement viable, pour encourager des actions citoyennes. Parmi les campagnes environnementales qu’elle a initiées, il y a eu « Halte aux sacs plastiques ! », lancée en Corse et qui s’étendra ensuite sur tout le continent avec le succès que l’on sait car il est essentiel de passer du jetable au durable.

Quelles sont vos priorités stratégiques pour l'ONG?

Aller de l’avant, faire grandir l’association pour gagner en influence. Nous sommes passés en 6 ans de 130 000 à 190 000 adhérents, notre budget atteint maintenant les 20 millions d’euros, nous sommes une équipe de 100 personnes et le 8ème WWF sur le plan mondial. Pour nous, il est important de peser sur le monde politique, et cela est essentiel pour atteindre l'objectif du WWF qui est d’enrayer le processus de dégradation de l’environnement.

Le WWF est parfois mis en cause pour collaborer avec des entreprises dont les comportements sont critiquables. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

Dans les gênes du WWF il y a la volonté, depuis plus de 50 ans, de travailler avec les citoyens et avec l’institution publique et le monde de l’entreprise. Ce dernier représente un secteur essentiel et on ne peut rien résoudre sans le faire bouger et réagir. C’est un levier de changement important, même si on n’a pas la même culture. Pour nous, c’est du partenariat utile. Depuis 4 ans, nous publions sur notre site Internet un document qui présente en toute transparence nos actions avec  les entreprises. Quand Carrefour décide de mettre le label durable FSC sur ses meubles, ou que l’enseigne décide de ne plus vendre du thon rouge, c’est extrêmement important. Lorsque Tétrapack démontre que l’empreinte écologique de sa brique est meilleure que celle d’une bouteille en plastique ou en verre, c’est aussi une avancée. Dans tous les domaines, il est urgent de réduire l’impact de l’activité humaine. Le fait d’être la première organisation mondiale entraîne une exigence forte d’agir, en toute transparence, et nos activités sont d'ailleurs contrôlées par des commissaires aux comptes.

Comment pilotez-vous l'action du WWF pour faire entrer l'écologie dans les entreprises? Coopération ou harcèlement? Opiniâtreté ou écologie de combat ?

On ne travaille pas avec les entreprises uniquement pour avoir des ressources financières. Cette ressource ne représente d'ailleurs que 30% de notre budget et ce n’est pas dépassable. Nous vivons l’effet domino des bonnes pratiques environnementales. Notre équipe a besoin de moyens pour faire face à l’immensité des taches à accomplir et à la puissance des lobbies. On ne peut pas se contenter de dire que le monde l’entreprise, "c’est mal", et ne rien faire avec lui alors qu’il est un réel levier de changement. Le monde de l’entreprise est constitué de millions d’hommes et de femmes qui aiment leurs enfants qui aiment leur planète, et qui ont envie que la vie s‘améliore. L’entreprise, à part quelques exceptions, n’est pas l’empire du mal. Alors oui, on travaille, on met les mains "dans le cambouis". Avant d’engager un partenariat avec une entreprise, nous réalisons sur elle un audit et décidons ensuite des priorités à mettre en œuvre. La partie "entreprises" du WWF n’est cependant pas l’essentiel de l'activité, notre cœur de « métier » est la préservation de l’environnement et aussi le lobbying politique national et européen. Dans chaque pays, des campagnes sont menées, ici pour préserver les écosystèmes...

Selon vous, l'écologie peut-elle se décréter?

Je répondrai à cette question en vous citant Jean François Bernardini, du groupe des chanteurs Corses I Muvrini : « L'homme n'est ni grand ni petit, il a la taille de ceux qu'il sait aimer et respecter.» On doit échapper à l’Ego-système

Vous aviez arraché au précédent Président de la République son accord pour la réalisation d'un audit sur le nucléaire. Pourquoi cette initiative? Et à quoi a-t-elle abouti?

C’est au cours d’un déjeuner en mai 2011, avec Nicolas Sarkozy, où d’autres organisations comme Greenpeace étaient présentes, qu'avec Isabelle Autissier (notre Présidente) nous avons demandé un audit sur le coût réel de la filière électronucléaire en France. On était alors quelques semaines après Fukushima et le président en a accepté l’idée. Le rapport a été réalisé par la Cour des comptes, puis publié en janvier 2012. Le Monde a alors titré que la France ne pouvait plus se payer son nucléaire. Pour nous, ce document incontestable a permis d’établir le prix réel de cette énergie qui s’avère coûteuse et dangereuse. Mais ce n’est pas en claquant des doigts que l’on peut sortir du nucléaire et ouvrir la voie à une transition vers les énergies renouvelables. Il serait  d’ailleurs intéressant qu’il existe une Europe de l’énergie, un consortium européen. Un EADS des énergies renouvelables existantes ou à inventer.

On dit souvent des ONG qu'elles se gèrent aujourd'hui comme des multinationales. Quel est votre ressenti, votre expérience, par rapport à ce qu'implique le management d'une telle structure?

Nous avons un mode de gestion qui évolue comme dans toutes les organisations humaines. Dans toutes les ONG, on veut changer le monde mais il faut aussi qu’on soit capable de réfléchir à notre façon de changer nous-mêmes. L’important, c’est l’esprit individuel et collectif. Il y a chez nous des hommes et des femmes de grande qualité qui se consacrent avec énergie et talent à leur travail et qui apprennent en permanence. Je crois aussi beaucoup à l’intelligence collective, et aux actes concrets du quotidien qui suscitent la confiance en soi et autour de soi, ce qui permet de progresser et de faire face aux coups durs.

Votre action à la tête du WWF est-elle plus ardue ou conforme à l'idée que vous vous en faisiez en acceptant ces responsabilités?

J’ai toujours su que ce ne serait pas facile. Ce n’est pas facile de transformer une société et de transformer des outils de transformation qui permettent à la société d’évoluer. Une ONG doit, elle aussi, s’adapter à la société. Mais le plus compliqué, c’est de convaincre le dogme productiviste qu’il faut faire autrement. Ils ont des moyens considérables, et mettent toujours en avant l’emploi alors qu’ils délocalisent fréquemment. A nous d’amener des propositions concrètes, plausibles. A nous de dire comment faire des économies d’énergie, comment favoriser le développement des énergies renouvelables, comment mettre en place une agriculture sans pesticides. C’est dans ce sens que nous demandons au nouveau gouvernement de provoquer des états généraux de l’agriculture pour un pacte agricole, car le monde agricole est un monde en souffrance, où l’on se suicide, où l'on est endetté, alors que l’agriculture est l’épine dorsale de l’aménagement du territoire. Les agriculteurs sont des gens extraordinaires. Il faut une agriculture verte, il faut une économie verte. Il faut la relance écologique !

Comment voyez-vous l'avenir proche de l'écologie? Plutôt enthousiaste ou plutôt perplexe?

Face à la dictature du réel, il faut s’unir pour la Planète. Aujourd’hui, il y a plus de 42 000 morts prématurées par an, en France, dues à la mauvaise qualité de l’air. On ne peut pas vivre en bonne santé sur une planète malade. Si nous sommes malades, la biodiversité elle aussi est atteinte. Or, la biodiversité, c’est ce qui nous permet de vivre. On a besoin d’une eau naturelle, sans pesticides, sans mercure, sans polluants. Il faut préserver la ressource, on ne peut pas en permanence extraire de la planète de l’or, du manganèse, des terres rares, du pétrole, du charbon et provoquer autant de gaz à effets de serre qui incarnent le véritable péril climatique. Le rapport Planète Vivante du WWF prouve que nous émettons chaque année un chèque planétaire sans provision. Nous vivons au-delà de nos moyens. Comment va-t-on pouvoir inventer l’économie, l’industrie, l’agriculture, du moindre impact sur l’environnement ? Et nous n’avons pas trois siècles devant nous ! On ne peut pas léguer aux générations futures une terre en si piteux état. Nous nous devons d’intervenir auprès du monde de l’entreprise, de la finance, et ce n’est pas simple parce qu’ils n’ont pas les mêmes écrans radars. Comment va-t-on pouvoir inventer, car on n'en a pas le choix, une ère de sobriété ? On n’a pas le droit non plus de faire disparaître les abeilles, les vers de terre. Il ne reste plus que 1 600 pandas, et 3 200 tigres. Ce sont des espèces emblématiques qui démontrent que notre croissance est autophage. On dévore notre avenir.

Laissons de côté votre fonction, et parlez-nous de l'homme engagé. Serge Orru est-il un pragmatique ou un impulsif ?

Il faut rester déterminé et joyeux. Etre pessimiste, c’est pénible, et être optimiste c’est béat. Il faut se battre avec les forces de la vie, les relations entre les êtres. La plus grande énergie renouvelable, c’est le rêve, la  plus grande force motrice de l’humanité, c’est l’amour. Il faut être créatif, c’est pour cela que l’on a besoin de plusieurs disciplines. L’écologie, ce n’est pas "les uns contre les autres", c’est pour cela que je ne vois pas comment on pourra changer la société sans passer par le monde politique et par le monde de l’entreprise. C’est à chacun de s’engager, partout, dans sa ville, dans son entreprise, dans sa famille.  Nous sommes très conservateurs, chacun veut le changement, sauf le sien. Nous sommes les passagers de la planète, et on accepte comme une fatalité la destruction des espèces et des espaces. ça ne peut pas durer, et je crois beaucoup dans cette phrase d’Edgard Morin: " Il faut croire en l’improbable ".




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