Comprendre "Les mille peaux du capitalisme"

Entretien croisé avec Olivier DARD, Claude DIDRY, Florent LE BOT et Cédric PERRIN


La Rédaction
Mardi 23 Juin 2015

Plus de deux siècles après avoir été conceptualisé par Karl Marx, le capitalisme reste une notion revendiquée dans nos sociétés industrialisées et marchandes. Le capitalisme ne semble cependant plus aussi lisible à l'heure d'une économie nouvelle, marquée notamment par auto-entrepreneuriat, la responsabilité sociale des entreprises et les enjeux de développement durable. Alors que recouvre aujourd'hui ce concept? Olivier Dard, Claude Didry, Florent Le Bot et Cédric Perrin, reviennent sur "Les mille peaux du capitalisme". Entretien croisé.



Selon vous, le capitalisme actuel « paraît avoir perdu l’extrême lisibilité qui semblait le caractériser, notamment pendant la période des Trente Glorieuses ». Qu’entendez-vous pas là ?

Crédit: Wikimedia Commons
Crédit: Wikimedia Commons
Les « Trente Glorieuses » sont associées à la civilisation de masse (production et consommation de masse). L’industrie est le marqueur de la période ; une industrie tayloriste et fordiste. La constitution de grandes entreprises, la concentration usinière, la rationalisation de la production et de la commercialisation, le travail posté à la chaîne, le chronométrage des tâches, etc. sont associés, dans les représentations communes, à la période. Pourtant, ces représentations, pour être en partie fondées, n’épuisent pas la réalité de la période : toutes les configurations productives des années 1945-1975 ne se réduisent pas à ces modalités. Dans le Choletais, par exemple, un quart de la production de chaussures françaises dans les années 1960, s’appuie pour l’essentiel sur un tissu de PME faiblement rationalisées et fortement consommatrices de main d’œuvre. Voilà pour « l’extrême lisibilité qui semblait le caractériser ». Il faudrait ajouter pour expliquer les guillemets que la dimension « glorieuse » de la période doit être relativisée car la croissance économique a des laissés-pour-compte et se fait au prix d’une exploitation intensive des ressources naturelles, avec les dégâts et les nuisances que cela implique et que des travaux historiques récents commencent à mettre en lumière. Les dites « Trente Glorieuses » ne sont donc pas uniformes et univoques.

La période qui s’ouvre ensuite ne peut donc s’analyser comme un bouleversement total et absolu des modes de production et du fonctionnement global du capitalisme. Elle appelle une relecture d’ensemble de l’histoire du capitalisme, en faisant apparaître des pluralités et des continuités occultées par l’idéologie du « post ».
 
 

Vous questionnez « l’ère du post » : postfordiste, postmodernisme, post industrialisme… Le capitalisme ne serait-il qu’un éternel recommencement aux multiples visages, comme en appelle le titre de votre dossier « Les mille peaux du capitalisme » ?

Nous nous plaçons là en analystes qui prennent au sérieux les dynamiques historiques. Plutôt que de fonctionner sur le mode des ruptures absolues, les articles du dossier montrent combien les continuités sont profondes entre le capitalisme « ancien », le capitalisme « fordiste » et le capitalisme de l’ère dite « postmoderne ». Le travail à domicile dans le contexte de l’Internet est à observer non sous le jour de la nouveauté absolue (celle qu’implique le développement du numérique), mais comme une modalité ancienne de l’organisation du travail, qui n’a d’ailleurs disparue ni avec les « Trente Glorieuses », ni avec la société dite « post-industrielle » (Cf. par exemple le travail à domicile dans les industries de l’habillement).

Si, s’agissant du capitalisme, éternel recommencement il y a, c’est à travers les quatre dimensions de son déploiement qu’il faut le chercher : à savoir, le profit, la justification, le contrôle et la perpétuation. Le développement durable, par exemple, est  l’occasion de nouveaux marchés et de nouveaux profits. L’enrichissement, de toute antiquité, se pare des vertus de la justification associée à l’évergétisme, la philanthropie ou, plus récemment, à la « responsabilité sociale de l’entreprise ». Cette justification n’est elle-même qu’une des modalités de prise de contrôle sur les marchés, les hommes et les sociétés, participant à une mise en cause du collectif au profit de l’individu, du travailleur au profit du consommateur et de l’entrepreneur.

Mais soyons clair, dans le détail des configurations, nous ne postulons pas une immobilité de l’histoire ; ce postulat serait d’ailleurs l’exact miroir de celui du « post » et donc passerait à côté du réel. Les sciences humaines et sociales n’ont pas vocation à courir derrière le nouveau, pour prophétiser un avenir qui ferait table rase du passé en naturalisant, sous le vocable de « prospective », les rêves du néolibéralisme. Nous pensons au contraire que prendre en compte les expériences passées et ce qui se maintient du passé dans le présent, peut aider à mieux comprendre les possibles que recèle ce dernier et ainsi ouvrir l’avenir.
 

Pourtant, le capitalisme semble avoir fait peau neuve, comme semble le témoigner l’émergence de concepts tels que la Responsabilité sociale de l'entreprise (RSE). A moins que ce ne soit qu’une illusion ?

L’illusion serait de croire qu’une formulation nouvelle comme « Responsabilité sociale des entreprises » qualifie une situation rigoureusement neuve ; comme si les entreprises au passé n’avaient pas été confrontées, peu ou prou, aux mêmes types de questionnement.

Ainsi, nous rappelle la sociologue Pauline Barraud de Lagerie, le drame récent du Rana Plaza – l’effondrement d’une usine au Bangladesh, le 24 avril 2013, et la mort de 1127 personnes travaillant dans le bâtiment – a conduit à poser à nouveaux frais une question qui hante le commerce international depuis les années 1990 et l’essor du mouvement anti-sweatshop : comment faire en sorte que les travailleurs du Sud ne se tuent pas à la tâche d’approvisionner les consommateurs du Nord ? Et une question corollaire : dans quelle mesure peut-on et doit-on responsabiliser les entreprises du Nord de manière à ce qu’elles s’assurent que leurs fournisseurs garantissent le respect des droits fondamentaux de leurs travailleurs ? Tel est bien l’enjeu de la création d’une « responsabilité sociale des entreprises » dans le « monde globalisé ». Pour autant la question de la responsabilisation des commettants n’a pas attendu ni la « RSE. » ni la « globalisation » pour se poser. Il suffit, pour s’en convaincre, de regarder un siècle en arrière les suites du drame de l’usine Triangle Shirtwaist, à New York, en 1911. Dans ce drame, cent quarante-huit personnes, essentiellement des femmes, avaient péri dans l’incendie d’un immeuble de dix étages, dévolu à la confection textile. L’enquête avait rapidement établi que des portes étaient fermées, ce qui avait empêché les travailleurs d’accéder aux issues de secours réglementaires. Quelques jours après, le New York Evening Journal interrogeait « Qui est responsable ? » et, plus encore, représentait la corde d’une potence assortie du texte « Ceci doit aller à quelqu’un : qui est-ce ? ». Et quand les deux propriétaires de l’usine avaient été acquittés, beaucoup s’étaient insurgés, non pas de la décision d’acquittement mais de la stratégie d’inculpation : de tous ceux qui auraient dû savoir que les centaines de travailleurs de l’usine Triangle le faisaient au péril de leur vie, le procureur n’avait retenu que ceux dont la responsabilité, à coup sûr, ne pourrait pas être démontrée (car, pour cela, il fallait en l’occurrence prouver qu’ils savaient que les portes étaient closes). Un journaliste terminait ainsi : « La conclusion monstrueuse de la loi est que ce massacre n’est de la faute de personne, qu’on ne pouvait rien y faire, ou peut-être même que, suivant une superbe phrase juridique qui est suffisamment large pour couvrir une multitude de défaillances de la justice, c’était « un acte de Dieu ! » ».

La « Responsabilité sociale des entreprises » n’est donc pas une problématique tout à fait neuve. En même temps, loin de nous l’idée de nier que le contexte dans lequel elle se pose désormais a profondément évolué à l’ère de la globalisation. Mais la globalisation réactive, à une échelle planétaire, une pratique de sous-traitance en cascade que l’on rencontre tout au long du XIXe siècle. Si la question de la responsabilité se pose, c’est parce qu’aujourd’hui comme à l’époque, nous nous se trouvons face à un questionnement sur ce qui fait l’entreprise, c’est-à-dire le « responsable ». L’entreprise se réduit-elle à un centre de profits obtenus par la commercialisation de produits dont les conditions de production importent peu, où correspond-elle à cet ensemble complexe qui lie la marchandise aux travailleurs qui la fabriquent ? En son temps, les ligues d’acheteuses comme aujourd’hui les organisations internationales de protection des droits de l’homme doivent mener l’enquête pour révéler à l’opinion publique les ramifications qui mènent du siège social prestigieux des multinationales aux ateliers familiaux insalubres. Sans ce travail d’enquête montrant la réalité de l’entreprise et recherchant le « responsable », la « responsabilité sociale de l’entreprise » ne serait qu’un vain mot.
 

Idem pour le développement durable qui apparaît comme un tournant dans notre économie. Comment interprétez-vous son essor ?

Le développement durable a pris aujourd’hui une proportion nouvelle, lié notamment à la capacité de saisir les effets de l’activité industrielle à une échelle planétaire, sous la forme notamment du changement climatique. Mais la pollution a accompagné le développement du capitalisme et ne représente pas un problème radicalement nouveau : le smog londonien du XIXe siècle annonce les épisodes récurrents de pollution que connaît aujourd’hui Pékin. Le problème des externalités négatives que suscitent certaines industries à l’égard d’autres industries ou du voisinage se pose de longue date. Comme le montre l’historien Cédric Perrin, la tannerie figure en bonne place dans ces industries que l’on tente d’extraire des centres urbains en recherchant des procédés évitant la puanteur et l’infection des cours d’eau. Dans le même temps, la mise au point du tannage au chrome, plus rapide et qui semble limiter la pollution bactérienne, s’accompagne d’une interrogation précoce sur la pollution par un métal lourd. Aujourd’hui, la question du développement durable masque parfois une hypocrisie majeure à l’échelle planétaire, avec la délocalisation des industries les plus polluantes vers les pays émergents tout en laissant subsister, voire en accentuant, l’émission globale de gaz à effet de serre. Elle appelle une réflexion complexe, portant précisément sur les améliorations d’une activité industrielle que l’idéologie de la société « post-industrielle » réserve à ces pays lointains. Or, c’est en agissant d’abord sur cette industrie qui subsiste dans les pays anciennement industrialisés que peuvent se dégager les bases d’un développement durable non seulement pour la planète, mais aussi pour les êtres humains qui y travaillent en bénéficiant de standards sociaux élevés.
 
L’enjeu pour les sciences sociales est de ne pas se laisser anesthésier par les discours biens rodés de communicants rompus au discours de la « postmodernité heureuse » et du « greenwash », mais aussi « d’experts » qui, assis sur le cheval du « post », se posent en visionnaires, rejetant dans « l’archaïsme » l’industrie, le droit du travail, le mouvement ouvrier, etc. En conscience, ceux-ci ouvrent la voie aux « nécessaires adaptations » (car « il n’y aurait pas d’alternatives ») pouvant justifier la « rupture » avec un passé révolu mais entravant la survie de la société, de l’économie, dans un monde qui change. Ainsi, ce dossier,  « les Mille peaux du capitalisme », est le fruit d’un long travail d’élaboration et d’échanges collectifs entre des économistes, des géographes, des historiens, des spécialistes des sciences de l’information et de la communication, des philosophes et des sociologues, pour qui la pluridisciplinarité est un enjeu crucial pour une science contemporaine confrontée à l’« éternel retour » des inégalités socioéconomiques et territoriales, ainsi que des crises financières, politiques et environnementales.
 

Les mille peaux du capitalisme Tome 1
Les mille peaux du capitalisme Tome 1
Olivier Dard est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Paris-Sorbonne. Il a notamment publié Le rendez-vous manqué des relèves des années 30, Presses universitaires de France, 2002 et Bertrand de Jouvenel, Perrin, 2008.
 
Claude Didry  est sociologue, directeur de recherche au CNRS à l’IDHES. Il est l’auteur de Naissance de la convention collective, débats juridiques et luttes sociales en France au début du 20ème siècle, aux éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, en 2002. Il va publier L’institution du travail, droit et salariat dans l’histoire aux éditions de la Dispute, en octobre 2015.
 
Florent Le Bot est docteur en histoire contemporaine et chercheur à l’IDHES. Il enseigne l’histoire contemporaine à l’université d’Évry val d’Essonne et l’histoire économique à l’ENS de Cachan. Il a notamment publié La fabrique réactionnaire, Presses de sciences po, 2007.
 
Cédric Perrin est professeur agrégé et docteur en histoire. Il enseigne au lycée Grandmont de Tours et à l’université d’Évry Val d’Essonne. Il a notamment publié Entre glorification et abandon. L’État et les artisans en France (1938-1970), CHEFF, 2007.
 
Le dossier "Les mille peaux du capitalisme" (I et II) fait l'objet de deux numéros doubles publiés dans la revue L’Homme et la société (193-194 / 195-196) aux éditions L'Harmattan.




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