Innovation : les investisseurs au ban des accusés


Mardi 3 Décembre 2013

Il y a peu, Peter Thiel constatait avec humour que les avancées technologiques tardaient à constituer de réels progrès : « On attendait des voitures volantes et à la place on a eu 140 caractères. » Jerzy Gangi, célèbre entrepreneur américain, a quant à lui entamé une critique de fond du rapport des investisseurs à l’innovation.



Pour un renouveau de l’entreprenariat et de son financement

L'hyperloop en couverture de l'article de Jerzy Gangi
L'hyperloop en couverture de l'article de Jerzy Gangi
Sur son blog, l’entrepreneur pointe les errances des investisseurs à travers l’article « why Silicon Valley funds Instagrams, not Hyperloops ». En prenant l’exemple emblématique du projet du milliardaire Elon Musk, qui propose de relier Los Angeles à San Francisco en moins d’une demi-heure à l’aide d’un tube, Gangi propose son constat : il y a eu auparavant, dans les décennies précédentes, des projets similaires. Pourquoi donc tenons celui-ci pour le seul réalisable ? Pourquoi ce projet futuriste est-il le seul à bénéficier d’une notoriété certaine ? Pour lui, la réponse ne fait guère de doute : « La Silicon Valley a tué les grandes innovations. »
 
Tout en reconnaissant le succès mérité de Facebook et d’Instagram, cet entrepreneur dénonce le dédain dont fait l’objet ce qui n’a pas trait à l’économie numérique. En usant du pluriel dans l’intitulé de son article, Gangi dénote son intention de s’attaquer à un véritable modèle plutôt qu’à quelques entreprises. Ce qui conduit irrémédiablement à la mort de projet qui proposent pourtant de réelles opportunités, aussi bien pour les consommateurs, pour les investisseurs, que pour les entrepreneurs. Se profile dès lors, selon lui, un véritable effet de panurgisme : de très nombreuses startups se contentent de se singer les unes les autres, et se lancent à corps perdu dans des projets qui sont loin de faire figure d’innovations majeures.

Les 9 théories

Pour aller plus loin, l’entrepreneur américain tente de proposer 9 théories qui constituent les raisons principales de cet état de fait. La première, c’est selon lui le court terme du retour sur investissement des acteurs de la finance. Et donc la mentalité qui domine en bourse. Or, selon lui, « il serait plus facile, aux yeux de nombreuses personnes, de mener à bien le chantier Hyperloop que de l’introduire en bourse. » La deuxième théorie de Gangi repose sur la stratégie même des investisseurs et des incubateurs : ils favorisent la chevrotine du fusil de chasse à la balle du fusil à lunette, ce qui se traduit par allouer peu de fonds pour un maximum de projets plutôt de destiner beaucoup d’argent à un unique projet. Il est dès lors impossible de réunir assez d’investisseur pour financer de grands projets.
 
La troisième partie de sa démonstration repose sur le constat que les investisseurs n’ont pas l’intention de financer de simples idées. « Tous ceux qui ont besoin de capital avant de bâtir quoi que ce soit sont mis de côté. » : Les projets coûteux ayant besoin d’un financement initial, offrant d’avantage de risque, ne peuvent voir le jour. La quatrième théorie de Gangi s’inscrit dans la continuité de la précédente : l’obsession du produit minimum viable (MVP), stratégie parfois nécessaire, mais qui est aujourd’hui devenu la règle guidant le modèle de toutes les startups souhaitant proposer un projet viable et vendable aux investisseurs. Or, souligne-t-il, un projet comme Hyperloop, qui nécessite des milliards, ne peut pas faire l’objet d’une enquête de type MVP. Alors même qu’il ne fait guère de doute que ce tube connaitrait le succès. Les investisseurs doivent donc se défaire de ce qui constitue aujourd’hui un véritable dogme.
 
La cinquième théorie de Gangi repose sur la structure du résultat recherché par les investisseurs. A un retour sur investissement sous forme de revenu, ils privilégieront une sortie de capital leur garantissant la possibilité de financer immédiatement d’autres projets. « Malheureusement, le marché ne cherche pas à valoriser la forme de flux de trésorerie disponible, puisqu’il ne favorise pas la valeur et l’innovation. » Dès lors, de grands projets permettant de générer des revenus et non pas une sortie de capitaux à moyen terme sont des projets qui ne peuvent intéresser les investisseurs. Le sixième point met en avant le caractère très spécialisé des investisseurs, et le besoin, quasi religieux, que tout un chacun a à trouver une niche. Ceci confine d’ailleurs au non-sens pour Gangi, qui, lui, tient à préciser que « de véritables investisseurs se moquent de l’industrie dans laquelle ils investissent ».  En outre, le principe de niche ne permet pas à l’investisseur d’éviter les risques à un mauvais investisseur. Et s’il parait simple de trouver des investisseurs spécialisés dans le e-commerce ou les réseaux sociaux, il parait d’avantage complexe d’en trouver se spécialisant dans les nouveaux moyens de transport.
 
Le septième point de la démonstration de Gangi repose sur deux axes. Tout d’abord, le manque de courage des investisseurs ayant pour conséquence une survalorisation de modèles imposés comme Instagram. De ce fait, les entreprises financées, et donc qui réussissent, présentent l’avantage de ne pas présenter de risques particuliers aux investisseurs. Mais la conséquence en est un certain conformisme, et l’absence totale d’innovation. Un bouleversement de ce paradigme conduira à l’innovation. Ensuite, la pauvreté des départements R&D des grandes entreprises explique aussi largement la pauvreté de l’innovation : l’investissement se présente sous bien des aspects comme un préalable à la fusion-acquisition de start-ups par de grandes compagnies. Or, les entrepreneurs répondent à une demande : la perspective de vendre rapidement un projet peu innovant à une grande compagnie qui l’attend est plus réjouissante que de grands projets de rupture. Dès lors, la première catégorie de ces projets concentre l’essentiel des forces et des talents qui pourraient contribuer à l’innovation.
 
La huitième théorie de Gangi repose sur le manque total de confiance dont font preuve les investisseurs de tous types à l’égard des entrepreneurs. En particulier à l’égard des débutants. Alors même qu’ils peuvent être à l’origine d’entreprises comme Google ou Amazon. Globalement, seul un homme d’expérience peut mener à bien un projet de plusieurs milliards de dollars. « Parmi les scientifiques qui ont produit des articles académiques à propos de systèmes du type Hyperloop au cours des 15 dernières années, certains ont été des primo-entrepreneurs. Mais dès lors qu’Elon Musk mentionne le projet, nous tenons la meilleure idée depuis l’invention du pain en tranches », ironise Gangi. Enfin, le dernier aspect dénoncé par cet entrepreneur est le panurgisme dont font preuve les investisseurs et les entrepreneurs. Il dénonce aussi la culture du « jamais », qui prévôt largement sur le « parfois » et le « toujours », lorsqu’on parle de financement de projets. Le conformisme tue l’innovation : l’accumulation de règles, même tacites, a pour effet de produire un carcan dans lequel des innovations du type Hyperloop ne peuvent figurer. En réalité, pour Gangi « Voici la seule règle : il n’y en a pas ».




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