Le prix de la délocalisation


Par Benoit Duguay
Lundi 14 Septembre 2015

Notre dernière tribune a porté sur la rémunération des acteurs de l’offre, plus précisément sur les écarts salariaux abyssaux entre travailleurs et hauts dirigeants. Aujourd’hui nous nous penchons sur les stratégies et tactiques utilisées par les dirigeants de certaines entreprises pour réduire les dépenses, en particulier sur la délocalisation de la production à l’étranger une dérive préjudiciable pour le pays d’origine de l’entreprise. En effet, du fait des réductions parfois massives d’effectifs, cette stratégie d’affaires a pour conséquence de diminuer le pouvoir d’achat des personnes en question, des consommateurs en puissance, ce qui a un effet déstructurant sur l’économie de tout le pays.



Crédit: Flickr/Creative Commons - Frédéric Bisson
Crédit: Flickr/Creative Commons - Frédéric Bisson
Ce phénomène d’attrition de main-d’œuvre étant généralisé, l’effet qui résulte de toutes ces mises à pied est catastrophique à l’échelle mondiale; tous ces chômeurs doivent inévitablement limiter leurs achats, pendant un certain temps pour les uns, de façon peut-être permanente pour d’autres, ils ne peuvent plus alimenter le système de consommation. On voit dès lors s’enclencher un effet domino qui affecte tous les secteurs de l’économie, avec une contamination entre pays à cause de l’interdépendance des économies, entraînant inévitablement des réductions d’effectifs au sein d’un nombre de plus en plus important d’entreprises.
 
Pour les entreprises elles-mêmes, ces coupures d’effectifs peuvent avoir des effets pervers imprévus, tel le développe­ment d’un sentiment d’anxiété chez les employés qui sont demeurés à l’emploi de la société, inquiétude qui peut fort bien résulter en un niveau de productivité réduite ou en une diminution de la qualité du travail.
 
 

Crédit: Flickr cc/Scott Robinson
Crédit: Flickr cc/Scott Robinson
Ainsi, « en 2010, le gouvernement [français] a pro­posé, sans conviction, une charte de bonne conduite entre les griffes de prêt-à-porter et les façonniers, mais les grands groupes du luxe ont évidemment refusé de s’engager sur des quotas minimums de vêtements “made in France”. Les marques de luxe délocalisent discrètement depuis plusieurs années et aujourd’hui la plupart d’entre elles fabriquent déjà une part importante de leur production hors de nos frontières. […] Chaque mois, des façonniers ferment ateliers et on peut craindre la disparition avant cinq années, de la plupart des 3 000 dernières ouvrières de la filière, alors qu’à son apogée, le secteur du textile habillement employait plus de 1 million de personnes et générait encore 2 ou 3 millions d’emplois indirects et induits. Plusieurs siècles auront été nécessaires pour que la France bâtisse son leadership mon­dial en matière de mode et confère à Paris son statut de capitale mondiale de la haute couture, mais quelques années auront suffi aux marques de la mode et du luxe, pour com­promettre cette réputation et ruiner cet héritage (1). » Toutes industries confondues, « en France, l’emploi manufacturier est passé de 5,1 millions en 1980 à un peu moins de 2,9 millions aujourd’hui [selon une note de conjoncture publiée par l’Insee en décembre 2012]. Parallèlement, la part de l’industrie manufacturière dans la valeur ajoutée s’est réduite de 20,6 % à 10 % (2). »
 
La délocalisation est malsaine; quant aux autres stratégies et tactiques pour réduire les dépenses, elles ne produisent guère de meilleurs résultats. Certes, à court terme, elles peuvent avoir l’effet voulu, c’est-à-dire une augmentation temporaire de la profitabilité de l’entreprise ; à long terme cependant, ces décisions vont le plus souvent à l’encontre de la réputation, voire de la survie de la société. Pensons à l’investissement en installations et en équipement de pointe. Une réduction de ces investisse­ments pourra elle aussi entraîner une augmentation à court terme des profits ; toutefois, sur un horizon plus étendu, cette stratégie fera perdre à l’entreprise l’avantage concurrentiel précieux que constitue une infrastructure de pointe. La réduc­tion inconsidérée du coût des matériaux entrant dans la fabrication d’un produit par l’adoption de composantes de qualité moindre aura elle aussi des conséquences indési­rables pour l’entreprise ; inévitablement cette tactique de réduction des coûts aura pour conséquences de diminuer la qualité et la durabilité du produit, d’engendrer des coûts de rappel et de réparation plus importants, de provoquer une insatisfaction de la clientèle et la perte de certains clients. Au bout du compte, c’est l’image et la réputation de l’entre­prise qui en souffriront.
 
Devant les dérives dont nous venons de faire état, on ne peut conclure qu’à long terme les diktats des principaux acteurs du capitalisme financier quant à la profitabilité des entreprises conduisent nos sociétés vers l’abîme. Dans nos prochaines tribunes, nous nous pencherons sur les compor­tements destructeurs des consommateurs.

Notes
(1) F. Journot, « La destruction du secteur de la mode “made in France” » : http://www.legrandsoir.info/la-destruction-du-secteur-de-la-mode-made-in-france.html
 
 (2) F. Piliu, « Pourquoi la France s’est désindustrialisée ? » : http://www.latribune.fr/actualites/economie/france/20121224trib000739134/ pourquoi-la-france-s-est-desindustrialisee-.html


 

Crédit: Nathalie Saint-Pierre
Crédit: Nathalie Saint-Pierre
Benoit Duguay est professeur titulaire à l'École des sciences de la gestion de l'UQAM, où il oeuvre depuis 2003, et chercheur à la Chaire de relations publiques et communication marketing. Il a précédemment fait carrière en ventes et marketing, principalement dans l’industrie informatique, au sein de sociétés multinationales et de petites et moyennes entreprises.

Il est notamment l'auteur de Consommation et nouvelles technologies (2009), Consommation et luxe (2007) et Consommation et image de soi (2005). Son dernier ouvrage Consommer, consumer. Dérives de la consommation  (2014), paru aux Editions Liber, fait l'historique de la société de consommation et étudie en détail ce que l'auteur dépeint comme la "société de consumation". Au delà de cette analyse, Benoit Duguay nous invite à une réflexion autour de notre société de l'excès.

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