Le temps des artisans au prisme des sciences sociales


Cédric Perrin
Vendredi 6 Novembre 2015

A l'occasion de la sortie du 24ème numéro de la revue "Marché et Organisation" intitulée « Le temps des artisans. Permanences et Mutations », Cédric Perrin, nous éclaire sur les enjeux actuels de l’artisanat. Quelle place ont les artisans à l'heure de la globalisation? Quelles difficultés rencontrent-ils? Petit état des lieux sur cette industrie aux gestes immuables et bien vivante!



Le temps des artisans au prisme des sciences sociales
« L’artisanat, première entreprise de France » proclamait ces dernières années une campagne de communication menée par les Chambres des métiers. Celle qui passe actuellement sur les écrans mobilise cette fois les thématiques de la mondialisation et de l’économie de la proximité. L’artisanat veut montrer sa vitalité, son importance et sa modernité. Bref, un artisanat bien de son temps. Il s’agit aussi, pour ses représentants, de contrebalancer les représentations courantes dans lesquelles le temps des artisans est plutôt le passé. Bien souvent, les artisans sont perçus comme les héritiers d’un savoir-faire transmis de génération en génération. Ils sont associés à la tradition et au travail manuel. Ces discours divergents et contradictoires dessinent une image ambigüe et floue de l’artisanat et des artisans. Ceux-ci peuvent être tout à la fois du présent et du passé et incarner la modernité et la tradition.

Au-delà de ces représentations, les faits - ou l’actualité de l’artisanat - ne permettent pas toujours d’y voir plus clair. D’un côté l’artisanat affiche une démographie dynamique. La « première entreprise de France » a dépassé le million d’entreprises et continue de progresser, ce qui est remarquable dans un contexte économique déprimé et davantage marqué par les progrès du chômage que par la prospérité et la croissance.  Mais l’artisanat se trouve également engagé dans des mouvements sociaux, comme ceux des artisans taxis qui manifestent avec virulence contre la concurrence d’Uber et des VTC. Ces manifestations rappellent les difficultés auxquelles les artisans peuvent être confrontés. Mais, elles les inscrivent aussi dans une tradition protestataire, alimentée notamment par le mouvement Poujade dans les années cinquante du XXè siècle, dans laquelle les artisans apparaissent comme un groupe social en difficultés face aux innovations économiques. L’ambigüité est sans cesse présente.

Alors, anti-moderne et du côté de la tradition les artisans ? Pas si simple, pas si sûr. C’est à ce sujet complexe qu’est consacré le dernier numéro de Marché et Organisations, paru en novembre. Avec Sophie Boutillier et Claude Fournier, nous avons réuni une équipe de spécialistes de l’artisanat venus de différentes disciplines (économie, histoire et sociologie) qui nous apportent une série d’éclairages par touches. Nous avons également voulu ne pas nous limiter à la France, ni même au pays développés, et inclure dans la réflexion les pays du Sud, particulièrement d’Afrique ici.

Trois axes d’analyse ont été retenus. Un premier groupe de contributions éclaire d’abord la vitalité actuelle de l’artisanat en la remettant en perspective historique (la croissance démographique s’inscrit dans une évolution cyclique qui dément les perceptions déclinistes) et en analysant ses ressorts sociaux (qui sont les artisans ? d’où viennent-ils ?).

Un panorama des indicateurs disponibles permet d’établir un tableau de bord de l’économie artisanale, avec ses points forts et ses faiblesses. L’innovation constitue une seconde entrée. En effet, l’artisanat est toujours bien vivant, contrairement aux analyses qui annonçaient sa disparition, parce qu’il s’est constamment renouvelé en intégrant de nouvelles techniques qui ont donné naissance à de nouveaux métiers. A cet égard, remonter au XVIIIè siècle, permet de relativiser l’emprise réelle des anciennes corporations d’Ancien régime, qui ne furent jamais ni un cadre unique, ni une contrainte indépassable. Elles n’ont pas empêché par exemple les artisans gantiers-parfumeurs d’innover et de faire évoluer leurs productions. L’artisanat se révèle être un terrain privilégié de l’innovation frugale (dite aussi innovation Jugaad). La création d’un artisanat de la transformation des cornes au Cameroun en est un exemple. L’expérience des Fab Labs permet d’interroger les rapports constamment renouvelés de l’artisanat au capitalisme, l’un n’étant pas le contraire de l’autre. Revenir sur la façon dont a été pensé l’artisanat au XIXè siècle, soit au moment de l’émergence du capitalisme industriel, conduit également à reconsidérer ses rapports à l’économie de marché libérale autrement que sur le mode d’une opposition présumée fatale aux artisans.

Enfin, les revendications des artisans invitent à s’interroger sur leurs relations avec l’Etat et plus particulièrement sur la mise en place de politiques publiques de l’artisanat et sur leur efficience. Les deux exemples de l’Algérie et de la France permettent de suivre les ambitions et les réussites mais aussi les limites, les fluctuations et les hésitations de ces politiques.

Héritiers d’une tradition, les artisans le sont certainement, en France comme sous d’autres horizons. Mais cette conception est un peu courte et elle s’avère vite réductrice. Elle enferme l’artisanat dans un carcan qui ne permet pas de rendre compte de sa situation actuelle, soit de sa place dans le capitalisme contemporain. Il faut mobiliser d’autres analyses et explorer d’autres pistes pour comprendre son dynamisme contemporain tout comme ses faiblesses.
 
 
Cédric Perrin est professeur agrégé et docteur en histoire. Il enseigne au lycée Grandmont de Tours et à l’université d’Évry Val d’Essonne. Il a notamment publié Entre glorification et abandon. L’État et les artisans en France (1938-1970), CHEFF, 2007.
Il a également contribué au dossier "Les mille peaux du capitalisme" (I et II) qui fait l'objet de deux numéros doubles publiés dans la revue L’Homme et la société (193-194 / 195-196) aux éditions L'Harmattan.


 

Le temps des artisans au prisme des sciences sociales
« Le temps des artisans. Permanences et Mutations », Marché et organisations, 24, 2015.
 Articles de : Sophie BOUTILLIER, Michel DAVID, Catherine ELIE, Claude FOURNIER, Abdelkader GUENDOUZ, Catherine LANOË, Serge LE ROUX, Caroline MAZAUD, Cédric PERRIN, Zohra Adel TATIMA, François WASSOUNI. 
 




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