Les dangers de la société de consumation par Benoit Duguay

Société de consommation, qui es-tu?


Benoit Duguay
Lundi 20 Juillet 2015

Le système de consumation engendre un fossé dans le partage de la richesse. « Le chiffre est impressionnant. Sur le globe, 67 personnes possèdent autant de richesse que la moitié la plus pauvre de la population mondiale. C'est ce qu'a estimé l'ONG Oxfam, le 9 avril 2014, appelant du même coup le FMI et la Banque mondiale à agir, sur ces inégalités alarmantes. “Les inégalités extrêmes se sont aggravées”, a affirmé l'organisation de lutte contre la pauvreté dans un communiqué (1). »



Crédit: Wikipedia.org
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Un autre rapport thématique d’Oxfam publié en janvier 2015 fait état lui aussi d’une concentration de la richesse mondiale entre les mains d’une élite très restreinte (2)  « En 2014, les 1 % les plus riches détenaient 48 % des richesses mondiales, laissant 52 % aux 99 % restants [Crédit Suisse, Global Wealth Databook]. La quasi-totalité de ces 52 % sont aux mains des 20 % les plus riches. Au final, 80 % de la population mondiale doit se contenter de seulement 5,5 % des richesses. Si cette tendance de concentration des richesses pour les plus riches se poursuit, ces 1 % les plus riches détiendront plus de richesses que les 99 % restants d'ici seulement deux ans. » Attention, avant de jeter l’anathème sur ce 1 %, que certains pourraient qualifier de « saletés de riches », sachez que si votre patrimoine, soit la somme de vos actifs moins celle de vos dettes est égale ou supérieure à 365 000 euros, vous faites partie de ce 1% de privilégiés (3).
 
Outre ces iniquités quant au revenu et au patrimoine, et à l’exploitation  éhontée de certaines populations, le système de consumation engendre d’autres dérives tout aussi destructrices, au premier plan desquelles on compte l’endettement.
 
À l’ère de la société de consumation, tous les acteurs du système se consument. Pour le consommateur, l’endettement est sans aucun doute la dérive la plus grave de notre monde postmoderne. Que ce soit pour briller devant ses semblables ou simplement pour se faire plaisir parce qu’il le mérite bien, donc, pour faire l’acquisition des objets symboles de la société d’hyperconsommation, le consumateur a besoin d’argent. Or, son insatiabilité fait que ses revenus sont insuffisants pour satisfaire toutes ses envies. Heureusement, il y a le crédit. Correctement utilisé, le crédit est un outil précieux, car il permet d’échelonner sur une période plus ou moins longue le paiement d’un achat. Cela dit, il est préférable de faire appel au crédit seulement pour des achats importants, celui d’un véhicule, par exemple, ou encore d’un bien immobilier, et il est indispensable d’éviter de contracter une dette au-delà de sa capacité à rembourser sur un horizon raisonnable afin d’éviter des frais d’intérêt trop élevés. Il ne faut surtout pas utiliser le crédit pour payer les dépenses courantes ou satis­faire sur-le-champ ses moindres caprices; c’est pourtant ce que plusieurs font, en particulier avec les cartes de crédit.
 
Or, « au quatrième trimestre 2012, le taux d’endettement des ménages français a augmenté de 0,4 point à 82,1 %, soit une hausse de 0,7 point sur un an (4). » Cependant, si pour 80 % des ménages français endettés les annuités de remboursement représentent moins de 30 % du revenu, « parmi les ménages endettés ayant les niveaux de vie les plus bas (inférieurs à 10 000 euros par an), un sur cinq rembourse l’équivalent de plus de 45 % de son revenu (5). » Un tel niveau d’endettement est insoute­nable, en particulier du fait que le chômage est en augmentation : « En avril 2015, la France a dénombré 3 536 000 demandeurs d'emploi sans aucune activité (catégorie A), un nouveau record », une augmentation de 5 % sur un an (6). Si en plus les taux d’intérêt actuellement très bas venaient à remon­ter, les plus endettés pourraient ne plus être capables de faire face à leurs obligations financières; dans un tel cas, le phénomène étant mondial, nous pourrions nous retrouver dans une situation similaire à celle qui a déclenché la crise des hypothèques à risque aux États-Unis à l’été 2007. Comment expliquer cette crise, la plus récente engendrée par le capitalisme financier?
 
 

Crédit: Flickr
Crédit: Flickr
Nous l’avons dit, l’être humain est insatiable, il désire avoir toujours plus; ce qui est vrai en matière de consommation l’est tout autant dans le domaine financier. Au fil des ans, les grands investisseurs sont devenus de plus de plus âpres au gain; aujourd’hui, ayant connu des rendements de l’ordre mentionné ci-dessus, leur rapacité n’a plus de borne. Au premier chef, cela a bien sûr un impact sur la gestion des banques et autres organismes financiers qui prennent parfois des risques exagérés pour afficher des résultats conformes aux attentes des investisseurs. Ainsi, la crise dite des « hypothèques à risque » (subprime mortgages) qui s’est déclenchée à l’été 2007 aux États-Unis après avoir couvé depuis le deuxième trimestre de 2006, est fondamentalement attribuable à la recherche de rendements chimériques de la part de certains investisseurs; ces hypothèques ont été titrisées, c’est-à-dire incluses dans des titres financiers émis sur les marchés, avec à la clé des rendements très élevés, sans que personne ne comprenne vraiment le risque véri­table de ces produits financiers. Par un effet de domino, c’est ce qui, en 2008, a entraîné l’éco­nomie mondiale au bord du gouffre.
 
En outre, on voit se manifester une contamination croisée entre le milieu financier et tous les secteurs de l’économie. Malheureusement, lorsque vient le temps d’évaluer la performance des entreprises liées à ces domaines d’activité, en particulier celles du secteur manufacturier et du com­merce de détail, on mesure le succès financier à l’aune de celles du monde financier. L’objectif primordial fixé par les conseils d’administration sous la pression des investisseurs est maintenant une maximisation des profits; qui plus est, cette profitabilité est calculée en fonction d’un pourcentage par rapport aux revenus, dans certains cas aux investisse­ments, un ratio que les investisseurs exigent de voir augmen­ter année après année.
 
Or, il y a des limites à l’efficience d’une entreprise, c’est-à-dire à sa capacité à atteindre les objectifs fixés en utilisant des ressources humaines, matérielles et financières opti­males. Il se trouve pourtant nombre d’investisseurs, pour qui « opti­mal » est un synonyme de minimal en ce qui concerne les ressources, de façon à ce que le profit soit lui maximal; dans cette perspective, le bien-être des employés, la réputation des produits, l’image, parfois même la survie à long terme de l’entreprise, sont désormais subordonnés au diktat d’une profitabilité sans borne.
 
(1 ) Insatiable richesse : toujours plus pour ceux qui ont déjà tout, Oxfam, 2015 : http://www.lefigaro.fr/argent/2014/04/09/05010-20140409ARTFIG00331-67-personnes-detiennent-la-richesse-de-la-moitie-du-globe.php
(2)  2 % de la population détient la moitié de la richesse mondiale, Le Monde, 2007 : https://www.oxfam.org/sites/www.oxfam.org/files/file_attachments/ib-wealth-having-all-wanting-more-190115-fr.pdf
(3)  2 % de la population détient la moitié de la richesse mondiale, Le Monde, 2007 : http://www.lemonde.fr/economie/article/2006/12/06/2-de-la-population-detient-la-moitie-de-la-richesse-mondiale_842451_3234.html
(4) Endettement des ménages français : stable au quatrième trimestre 2014, Journal du Net : http://www.journaldunet.com/economie/magazine/en-chiffres/endettement-des-menages-francais.shtml
(5) C. Lachèvre, « Presqu’un ménage sur deux est endetté en France », Le Figaro, 16 novembre 2012.
(6) France: nouvelle augmentation du nombre de chômeurs en avril, RFI : http://www.rfi.fr/economie/20150601-nouvelle-augmentation-chomeurs-avril-chiffres-chomage

Crédit: Nathalie Saint-Pierre
Crédit: Nathalie Saint-Pierre
Benoit Duguay est professeur titulaire à l'École des sciences de la gestion de l'UQAM, où il oeuvre depuis 2003, et chercheur à la Chaire de relations publiques et communication marketing. Il a précédemment fait carrière en ventes et marketing, principalement dans l’industrie informatique, au sein de sociétés multinationales et de petites et moyennes entreprises.

Il est notamment l'auteur de Consommation et nouvelles technologies (2009), Consommation et luxe (2007) et Consommation et image de soi (2005). Son dernier ouvrage Consommer, consumer. Dérives de la consommation  (2014), paru aux Editions Liber, fait l'historique de la société de consommation et étudie en détail ce que l'auteur dépeint comme la "société de consumation". Au delà de cette analyse, Benoit Duguay nous invite à une réflexion autour de notre société de l'excès.

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Mardi 3 Novembre 2015 - 18:42 De consommateur à consumateur


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