Les ressorts de l'intelligence collective


Vendredi 28 Septembre 2012

Au printemps 2008, le Collège de France organisait un colloque sur le thème de l'intelligence collective. À la suite de cet évènement, Jon Elster et Hélène Landemore ont pris l'initiative de consigner leurs interventions et celles de leurs confrères dans un ouvrage collectif intitulé Collective Wisdom – Principles and Mechanisms (1). Marqué par une forte pluridisciplinarité, ce livre propose une vision actualisée de l'intelligence ou sagesse collective. Car à l'heure des NTIC, ces concepts prennent en effet une tout autre dimension.



Les ressorts de l'intelligence collective
Collective Wisdom débute par une série d'articles s'attachant à définir le concept d'intelligence collective. Ce travail de définition est bienvenu pour le lecteur francophone, car l'anglais – langue de l'ouvrage ici présentée – désigne sous le terme de « collective wisdom » l'intelligence et la sagesse collective indifféremment. Ces deux concepts sont en définitive très proches. Dans leur acception anglophone générique, ils relèvent, comme l'explique Hélève Landemore, d'une « propriété émergente et systémique » du groupe d'individus. L'intelligence et la sagesse collectives ne sont par ailleurs pas le simple agrégat des intelligences et sagesses individuelles : les modalités d'échanges entre les individus sont ainsi susceptibles agir comme des mécanismes de déterminations cruciaux.
                                        
Bien que l'Anglais s'accommode de la pluralité de sens du terme de collective wisdom, l'ouvrage tend toutefois à privilégier son acception au sens français de « sagesse collective ». Andler, la présente comme le résultat d'expériences multiples et de longues, tandis que Jon Elster rappelle l'égale importance de ses aspects moraux et pratiques. On remarque par ailleurs la convergence des différents auteurs quant aux conditions d'émergence de la sagesse collective : celle-ci postule en effet tout d'abord la possession de connaissances par les individus composant le groupe de référence, mais aussi la cohabitation d'une diversité des connaissances et des perceptions au sein du groupe. L'association de ces deux éléments constitue les facteurs principaux de déterminations de la sagesse collective.
 
Approfondissant cette réflexion, Scott Page parvient à démontrer comment la diversité des points de vue, ou « diversité cognitive » favorise la qualité de la prise de décision collective plus encore que les qualifications de chaque individu. Aux côtés de Lu Hong, il démontre ainsi mathématiquement comment un collège d'individus arrive, en confrontant leurs perceptions des signaux et informations, à déterminer un choix de qualité supérieure à celui d'un expert isolé. La « diversité prime sur la compétence » résume ainsi l'auteur.
 
Plus encore sous l'effet de la diffusion d'internet, la sagesse collective trouve des applications nombreuses et peut s'observer partout. L'ouvrage revient sur quelques une d'entre elles en compagnie de Gloria Orrggi. En tant qu'outil participatif constamment utilisé, le web s'impose comme un support nouveau d'intelligence collective. G. Origgi l'illustre en détaillant les mécanismes d'évaluation qui permettent à tout un chacun d'influencer la réputation d'un individu, d'un objet, d'une idée sur internet. L'auteur fait notamment référence au partage massif d'expériences rendu possible par internet et qui permet à tout un chacun d'optimiser une décision d'achat par exemple.
 
En matière politique, la sagesse collective trouve également son application sous les formes de la démocratie. L'implication d'un grand nombre d'ndividus dans le processus politique confère, au régime démocratique un avantage décisionnel incontesté explique, Helève Landemore. Approfondissant cette réflexion, Josiah Ober passe également au crible du concept de sagesse collective le fonctionnement de la démocratie athénienne. D'après l'historien, la domination militaire, politique et économique de l'Athènes antique provenait de sa capacité à instrumentaliser la sagesse collective au profit d'une meilleure prise de décision. L'outil de ce processus n'était autre que le Conseil des 500, composé de citoyens instruits et provenant d'horizons divers, selon le principe, mais de compétences et de diversité cognitives décrites par Scott Page.
 
La collective wisdom, terme anglais regroupant les idées d'intelligence et de sagesse collective, fait référence à un concept au mouvement. À lui seul, internet en a considérablement bouleversé le champ d'études. À l'heure où émerge sur la toile une intelligence collective mondiale et anonyme, l'ouvrage de Jon Elster et Hélène Landemore s'impose comme comme un réexamen utile, car actuel des mécanismes qui font l'intelligence de groupe et ses possibles applications. Sans idéaliser pour autant la qualité des décisions prises collectivement, il constitue une invitation à aborder d'une façon originale la prise de décision, thématique que se sont largement appropriée les experts aujourd'hui.
 



(1) ELSTER, J., LANDEMORE, H., Collective Wisdom – Principles and Mechanisms, Cambridge University Press, Cambridge, 2012, 424 pp..




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