Les technologies de rupture : de quoi parle-t-on ?


Jeudi 19 Septembre 2013

Capteurs, tablettes, automatisation tous azimuts : les technologies dites de « rupture » semblent chaque jour se multiplier autour de nous, et nous promettent une évolution permanente de notre mode de pensée et de notre mode d'action. Mais le terme même de « technologie de rupture », originellement introduit par Clayton Christensen, professeur à la Harvard Business School, dans son ouvrage de référence The Innovator's Dilemma (1997), fait avant tout référence à une innovation technologique rendant caduque celle qu'elle remplace de fait. Cette lecture diffère singulièrement du sens large qu'on lui confère tous les jours. Entre marketing, abus de langage et authentique innovation, il convient de revenir sur une notion qui apparait aujourd'hui comme fondamentale.



Clayton M. Christensen - Forum mondial de l'économie
Clayton M. Christensen - Forum mondial de l'économie
Quotidiennement, des innovations technologiques s'offrent à nous, et nous proposent de bouleverser notre existence. Marquent-elles pour autant une véritable « rupture », c'est-à-dire un avant/après leur diffusion au point de devenir incontournables et de détrôner les innovations précédentes ?

Car une technologie de rupture, et c'est même ce qui la caractérise plus que toute autre innovation, c'est son potentiel « destructeur », comme le fait remarquer Clayton Christensen. Se plaçant dans la continuité de J.A. Schumpeter et ses « grappes d'innovation », Christensen explique justement, à l'opposé de ce que l'on pourrait croire, que les « technologies de ruptures » se dénombrent au compte-goutte.

Pourquoi donc ? Une véritable innovation de rupture ne semble pouvoir être issue, d'après Chistensen, et c'est là un point central de son raisonnement, de la chaîne de valeur d'une entreprise leader. D'après Christensen, une entreprise de ce type se place presque nécessairement dans une optique de « technologies de continuité », et n'apporte que de succinctes évolutions, loin d'être des ruptures inédites, à ses produits. La « technologie de continuité », si elle ne semble pas devoir constituer une réelle menace pour ses concurrents, peut toutefois faire illusion à l'aide d'évolutions plus symboliques. D'où la confusion qu'il peut exister entre les deux termes, et qui semble volontairement entretenue. Sans doute repose-t-elle d'ailleurs sur une entente différente de ce que propose Christensen.

Entendons-nous donc : la diffusion d'une technologie améliorant notre quotidien ou facilitant telle ou telle tâche dans notre organisation du travail ne fait pas nécessairement de celle-ci une véritable rupture. Cependant elle peut être, à juste titre, perçue comme une évolution considérable, quand bien même elle faciliterait considérablement un certain nombre de choses, et inviterait l'utilisateur à repenser un certain nombre d'habitudes.

Les grandes industries des nouvelles technologies entretiennent volontairement cette différence qui peut être perçue comme extrêmement ténue. Pourtant, les nombreuses technologies désignées aujourd'hui comme autant de potentielles ruptures sont davantage elles-mêmes créatrices d'innovation plutôt que destructrices, et c'est là la différence fondamentale avec la définition proposée par Christen. Elles constituent même, dans une certaine mesure, un véritable réservoir d'opportunités pour les utilisateurs, qu'il s'agisse de particuliers ou d'autres entreprises.

À l'inverse, remarquons qu'une logique d'innovation ne reposant exclusivement que sur des technologies de ruptures, si tant que cela soit tenable en termes de coût de développement, tombe nécessairement dans l'aporie, dans la mesure où elle exclut de fait toute continuité, condition pourtant sine qua non de l'utilisation et donc de la diffusion de ces technologies.
 
 
En outre, si le terme de « rupture » semble aujourd'hui largement utilisé comme un argument commercial, nous pouvons nous féliciter qu'il s'agisse en réalité, d'après les travaux de Chistensen, d'un abus conséquent de langage. En se limitant en réalité à faire évoluer leurs innovations, les leaders de l'industrie rendent paradoxalement abordables des produits qui n'auraient pas nécessairement été accessibles pour un grand nombre de consommateurs, réduisant par la même l'impact potentiellement mélioratif de ces innovations sur nos quotidiens.




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