Mesurer le bien-être autrement...


Noémie Monti
Vendredi 8 Janvier 2016

Richesse et bien-être apparaissent bien souvent dans l’imaginaire collectif comme découlant l’un de l’autre. Mais est-ce vraiment le cas? Telle est la question que pose le Bhoutan depuis 1970. Détracteur du diktat du PIB pour mesurer l’état de santé des sociétés, le petit pays himalayen a ainsi développé son concept « outsider » de Bonheur National Brut. « Une approche socio-économique originale dans notre modernité qui fait de la croissance économique est un dogme absolu ». (1) Retour sur cette volonté de penser le changement autrement.



Le PIB : un indicateur dépassé ?

Crédit: Wikipédia
Crédit: Wikipédia
Indicateur universel de la bonne santé des états, le PIB est encore aujourd’hui le « référent du progrès à travers la planète». (2) Le voir augmenter est généralement perçu comme une marque d’amélioration des conditions de vie des habitants d’une société alors que son recul affole bien souvent les populations. Incontournable baromètre du bien-être mondial, cet indicateur monopolistique se retrouve pourtant de plus en plus critiqué voire contesté…

Une certaine obsolescence du PIB est ainsi mise en avant par ses détracteurs qui accusent un décalage à la réalité. En se focalisant sur la croissance économique, le PIB omettrait de prendre en compte que la richesse économique n’est pas une condition sine qua non du bonheur… Car si un PIB élevé reflète un pays doté d’une bonne croissance économique, quels renseignements fournit-il sur la cohésion et le bien-être sociétal de celui-ci ? C’est ainsi de nombreux facteurs qualitatifs qui sont laissés pour compte dans son calcul, à l’image des variables environnementales qui sont pourtant devenues incontournables en vue des challenges contemporains. L’autre argument de poids pour les détracteurs du PIB : son mode de calcul même. Car le fait de rester focalisé sur les aléas de la conjoncture économique nationale pose certains problèmes. Parmi eux, le fait que l’augmentation de la vente de médicaments due à l’augmentation du nombre de cancers, ou encore l’augmentation du nombre d’armes vendues soient comptabilisés comme quelque chose de « positif », boostant le PIB d’un pays. L’idée fait de plus en plus consensus : il est désormais indispensable de prendre en compte de nouveaux paramètres plus représentatifs de la qualité de vie des individus.

Car pour beaucoup, tant que le PIB restera focalisé sur la croissance de production, il ne pourra être fidèlement représentatif du bien-être sociétal. Et parmi les fervents adeptes de ce non-diktat du PIB se trouve le Bhoutan qui depuis 1972 mesure son bien-être national à l’aide d’un curieux indicateur : le Bonheur National Brut (BNB). Un concept qui a fait entrer le Bhoutan dans la Mondialisation et qui a progressivement gagné la société internationale puisque l’ONU décrétait en 2012 la journée mondiale du Bonheur... Dès lors, quel est cet indicateur qui a valu au Bhoutan sa réputation de « pays du bonheur » ?  
 

Prioriser le bien-être à la richesse.

Crédit: Wikimedia Commons
Crédit: Wikimedia Commons
«Le Bhoutan a fait son entrée dans la mondialisation en promouvant le BNB, un concept qui allait faire le tour du monde». (3) Théorisé dès 1972 par le roi Jigme Singyo Wangchuck, le BNB entend prendre en compte des facteurs plus qualitatifs dans la mesure du bien-être d’une société. Ce concept a depuis pénétré l’ensemble des sphères de la société bhoutanaise en passant par le politique et même l’éducation.

Fondé sur quatre piliers fondamentaux, le BNB promeut la conservation de la nature, celle de la culture, le développement d’une économie soutenable et la bonne gouvernance. Il naît de cette idée de maximiser le bien-être matériel mais aussi psychologique et spirituel des populations. Cet indicateur permettrait la mise en place d’un système économique durable basé sur les valeurs spirituelles bouddhistes. La société bhoutanaise se veut imprégnée de ces valeurs fondatrices. Et c’est ainsi qu’en 2010 le BNB était pleinement intégré au système d’éducation du pays. Ainsi, les enfants sont très tôt éduqués à des valeurs essentielles comme celles du respect de l’environnement par exemple. Ils sont ainsi formés à devenir de « vrais ambassadeurs du changement ». (4) Une réelle ambition chère à la société bhoutanaise dont le souci des souverains serait « d’assurer le bonheur de leurs sujets... plutôt que leur richesse.» (1)

Ainsi décrit le BNB semble être le concept idéal. Cependant, un tel indicateur est-il transposable en l’état à l’ensemble de la planète ? N’est-ce finalement pas un concept plus « intellectuel » que réaliste ?
 

Utopie ou inspiration : où en est le BNP aujourd’hui ?

Crédit: Flickr
Crédit: Flickr
Un concept pour ainsi dire séduisant mais qui ne semble plus faire l’unanimité, au Bhoutan comme ailleurs. En 2013, la victoire du parti démocrate bhoutanais aux élections législatives marquait l’abandon de ce concept comme le rouage central de la société. Ainsi, «pour les habitants, notamment pour la jeunesse, le décalage se faisait béant entre l'horizon radieux du BNB, vanté par les élites, et une réalité quotidienne de plus en plus précaire. Les électeurs, eux, ont clairement indiqué par leur vote qu'ils ne croyaient plus à cette utopie.» (5)
 
Des contestations ont ainsi émané quant à son efficience au sein même de la société bhoutanaise. Ainsi, la hausse de la criminalité, la drogue et la consommation d’alcool chez les bhoutanais remet en cause la réalité de cette société « heureuse ». «« Quand je regarde les difficultés du pays, je ne vois pas de BNB », déclare Jamyang Tsheltrim, un étudiant de 21 ans, mentionnant l'absence d'emplois qualifiés pour les jeunes, alors que la moyenne d'âge du pays s'élève à 26 ans seulement. » (6) Une désillusion qui amène à se demander si penser la société différemment est sans aucun doute souhaitable, cela est-il réellement possible?  Le BNB est donc un concept considéré comme trop utopique et finalement incompatible avec les sociétés modernes. Il est vrai que si ce concept montre des limites dans une société aussi restreinte que celle du Bhoutan, comment peut-on imaginer le transposer à l’échelle de sociétés comme les Etats-Unis par exemple ?  

Mais le Bonheur National Brut n’est peut-être finalement pas un concept à prendre au pied de la lettre mais plutôt une réflexion sérieuse sur la nature du bien-être des sociétés modernes. Articuler l’ordre social autour d’un bien-être calculé « qualitativement » rend-t-il les bhoutanais marginaux au reste du monde ? Ou cela les érige-t-ils au contraire comme les penseurs d’un système alternatif à considérer sérieusement en vue des failles du nôtre ?
 
La question n’est donc peut-être pas de savoir si cet indicateur est utopique ou non, mais plutôt de s’en servir d’inspiration pour repenser le bien-être des sociétés selon d’autres valeurs que la pure croissance économique. Le concept de RSE est d'ailleurs en plein essor dans les pays qui ont pris de plein fouet la crise économique mais accusent également une crise de confiance des citoyens.

Tout indicateur a des limites, c’est le risque lorsqu’on tente de quantifier le qualitatif et d’objectiver une notion subjective comme le bonheur. Accuser le PIB d’être trop pragmatique ou le BNB trop utopique ne semble donc pas être le vrai combat à mener aujourd’hui. Et si leur utilité était de se servir de ces deux socles pour concevoir cette nouvelle façon de penser le changement autrement ?
 
  1. http://www.agoravox.tv/actualites/international/article/bhoutan-le-royaume-du-bonheur-45441
  2. http://www.alternatives-economiques.fr/les-limites-du-pib_fr_art_1071_52953.html
  3. http://www.lefigaro.fr/international/2013/07/14/01003-20130714ARTFIG00122-le-bouthan-enterre-le-bonheur-national-brut.php
  4. http://info.arte.tv/fr/bhoutan-au-pays-du-bonheur-national-brut
  5. http://www.lefigaro.fr/international/2013/07/14/01003-20130714ARTFIG00122-le-bouthan-enterre-le-bonheur-national-brut.php
  6. http://www.letelegramme.fr/ig/generales/france-monde/monde/bhoutan-le-royaume-du-bonheur-en-pleine-desillusion-29-06-2013-2153779.php
 
 
 




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