Nicholas Evans : pour un effort de conservation linguistique


Jeudi 7 Mars 2013

La globalisation et l'avènement des États comme modalité d'administration politique des territoires ont un corolaire rarement évoqué : le recul de la diversité linguistique. Ce phénomène complexe est interprété de bien des façons. Les observateurs qui y voient tour à tour un appauvrissement culturel à l'échelle du monde, ou une dynamique de décloisonnement des peuples et de pacification de l'espace mondial. Loin de tout dogmatisme, le linguiste australien Nicholas Evans explore dans Ces mots qui meurent(1) les risques associés au déclin de la diversité linguistique. Il propose ainsi un tableau objectif de la situation, et donc un réel éclairage sur une partie des enjeux du phénomène.



Nicholas Evans : pour un effort de conservation linguistique
Nicholas Evans a grandi et travaillé dans une terre qui vibrait au son de plus de 250 langues. En Australie, les Aborigènes étaient en effet les représentants d'une multitude de communautés linguistiques dont la plupart ont été aujourd'hui décimées à partir de l'arrivée des colons britanniques au XVIIIe siècle,. En tant que typologue de ces différentes langues, Nicholas Evans est donc particulièrement familier de la question du recul de la diversité linguistique, un sujet dont il parle avec une grande clarté.
 
Dans son ouvrage, l'auteur se fait une priorité d'expliquer en quoi la diversité linguistique est une ressource pour l'Homme, y compris pour les communautés linguistiques dominantes. La diversité des langues est bien sûr profitable à la science linguistique et à la compréhension des fonctions humaines de l'expression. Nicholas Evans consacre d'ailleurs une partie entière à le démontrer. Mais ce n'est pas là le principal intérêt de ce livre, destiné au spécialiste autant qu'au profane.
 
Car les langues portent également en elles des histoires. Elles sont des autoroutes vers la compréhension du passé de l'homme, et parfois même de son passé reculé. Nicholas Evans utilise des exemples parlant. On a parfois émis l'hypothèse que les premières vagues migratoires humaines sur le continent américain étaient venues d'Asie. L'étude comparée du Ket, langue aujourd'hui parlée par moins de 500 individus en Sibérie, et d'une famille de langue indienne nord-américaine a permis de raviver le débat scientifique autour cette hypothèse au début des années 2000. Depuis, la génétique s'efforce de confirmer les enseignements que semblent porter en elles ces découvertes de proximité linguistique inattendue.
 
La diversité linguistique est également source d'enseignement pour la compréhension de la cognition humaine. Nicholas Evans invoque à nouveau aux langues aborigènes pour montrer la différence fondamentale qu'il existe entre ces langues qui ne connaissent que l'orientation cardinale, et les langues occidentales qui se réfèrent volontiers aux notions relatives de droite et gauche. Le chercheur suggère ainsi l'existence de piste inexplorée de comparaison et de compréhension du fonctionnement du cerveau humain.
 
Ces mots qui meurent constitue une véritable campagne d'information à l'« érosion linguistique ». L'ouvrage ne fait toutefois pas œuvre de politique. Nicholas Evans ne s'adresse pas directement aux représentants de communautés linguistiques et semble estimer qu'il leur appartient de faire le choix de lutter pour la préservation de leurs langues. Tout au plus se contente-t-il par exemple de déplorer que « dans la plupart des universités américaines, la compilation d'une grammaire de référence d'une langue mal connue ne soit pas acceptée en tant que sujet de doctorat ». Un constat que l'on ne peut que regretter avec l'auteur. Car qui d'autre, sinon le linguiste, est capable de consigner les traces des langues en voie d'extinction ?
 


 (1)EVANS, N., Ces Mots qui meurent – Les langues menacées et ce qu'elles ont à nous dire, La Découverte, Paris 2012, 396 pp..




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