"Nous ne sommes pas des victimes du système de consumation, nous en sommes les complices"

Société de consommation, qui es-tu?


Benoit Duguay
Lundi 13 Juillet 2015

Née dans les années 1950, la société de consommation a ensuite évolué en société d’hyperconsommation, et nous en sommes maintenant à l’âge de la société de consumation, organisée au sein d’un système de consumation. Ce système est-il globalisé? Quelles en sont les dérives?



Crédit: Wikipedia
Crédit: Wikipedia
La plupart des habi­tants des pays industrialisés, et les plus fortunés dans les pays en développement, sont doublement acteurs dans ce système de consumation, à titre de principaux agents économiques; en fait, ce système ne peut exister sans leur double apport. D’une part, par leur travail, ils participent à son fonction­nement et, d’autre part, par leurs achats, ils permettent au système d’écouler ses biens et services. Par conséquent, contrairement à ce que certains proclament, nous ne sommes pas des victimes de ce système, nous en sommes les complices.
 
Les victimes, il faut plutôt les chercher dans les pays sous-développés et certains pays en développement, où les déshérités de ce monde sont une main-d’œuvre sous-payée et, de ce fait, ne peuvent participer à l’orgie de la société de consumation; en fait, ils peuvent à peine combler leurs besoins les plus élémentaires, soit l’âge de la consommation de première nécessité qui prévalait à la préhistoire. Par contre, ce sont des acteurs de premier plan du système de consumation, car, sans leur travail, celui-ci ne pourrait pas continuer à se développer dans son modèle actuel. J’ai dit « travail », mais j’aurais mieux fait de parler d’esclavage, car, outre le fait d’être sous-payée, cette main-d’œuvre travaille dans des conditions de misère.
 
Qui, donc, parmi nous cautionnerait l’esclavage? Personne, bien sûr! Mais la protection des droits individuels et collectifs ne vaut-elle que pour les sociétés occidentales? Une entreprise qui a des activités sur tous les continents ne devrait-elle pas être liée par les lois aussi bien à l’étranger que dans son pays d’origine? Après tout, les lois de plusieurs pays punissent sévèrement le tourisme sexuel avec des personnes mineures pratiqué à l’étranger par leurs propres citoyens. Pourquoi en est-il autrement de sociétés qui enfreignent les principes fondamentaux concernant la sécurité et le bien-être de personnes qu’elles emploient, directement ou indirectement, dans un pays du tiers monde? Lorsque nous cautionnons par nos achats les pratiques inhumaines liées à la déloca­lisation de la production dans des ateliers de misère, ne donnons-nous pas notre aval à une forme d’assujettissement analogue à l’esclavage?
 

Le phénomène des sweatshops, ou ateliers de misère, n’est pas une création postmoderne; il est apparu vers la fin du dix-neuvième siècle, « lorsque des immigrants de l’Europe de l’Est et du Sud ont procuré un afflux de main-d’œuvre bon marché aux États-Unis et en Europe centrale. Une augmentation de l’industrialisation au 20e siècle a vu émerger des ateliers de misère dans certaines parties de l’Amérique latine et l’Asie, une tendance qui s’est accélérée avec la demande accrue de biens de consommation à l’Ouest et une réduction des barrières commerciales internatio­nales (1) »
 
Les exemples les plus récents d’exploitation ouvrière nous viennent du Bangladesh, un des pays les plus courus ces dernières années pour délocaliser la production, les salaires y étant parmi les plus bas au monde. Ainsi, alors que le salaire horaire moyen est de 24,2 euros en France, de 13,6 euros aux États-Unis et de 1,6 euro en Chine, il est de seulement 38 centimes d’euro au Bangladesh (2). Comme il faut s’y attendre, les conditions sanitaires et de sécurité dans lesquelles les ouvriers travaillent ne respectent pas les normes des pays occidentaux. Voici la description que fait la journaliste Justine Redman de sa visite sous l’identité bidon d’un acheteur dans des fabriques de vêtements de Dhaka : « Ce que nous avons vu à l’intérieur de certaines de leurs usines était horrifiant. Dans une usine de quatre étages, nous avons remarqué qu’il n’y avait pratiquement aucun extincteur. Sur un étage où plusieurs centaines d’ouvriers peinaient sur des machines à coudre, nous avons dénombré seulement deux extincteurs.
 
Des écriteaux sur le mur indiquaient les endroits où ils auraient dû être. Dans une autre usine, où on confectionne des vêtements en denim pour l’exportation vers l’Europe, nous avons vu de jeunes travailleurs donnant un look “usagé” à la mode des jeans en les vaporisant avec du permanganate de potassium. C’est une substance toxique qui peut causer des dommages au système nerveux. Certains travailleurs ne portaient même pas de masque. Une autre usine à l’aspect précaire avait seulement un escalier de secours bancal pour ses 400 travailleurs, qui cousaient des vêtements pour enfants destinés à l’exportation vers l’Allemagne. Certains semblaient être eux-mêmes des enfants (3).

Évidemment, cela n’est pas sans conséquence. Dans le pays, les accidents, souvent mortels, sont fréquents. Ainsi, en novembre 2012, plus d’une centaine d’ouvriers sont décé­dés dans un incendie ; en avril 2013, plus de mille cent per­sonnes ont péri dans l’écroulement d’un édifice ; le 6 juin 2013, quatre cent cinquante travailleurs d’une fabrique de vêtements ont dû recevoir des soins après avoir bu de l’eau présumée avoir été contaminée (4). Et ce ne sont là que les accidents qui font les manchettes; combien d’autres, sans doute moins spectaculaires, restent sous silence peut-être quotidiennement? Et tout ça pour que les consommateurs occidentaux puissent acheter des vêtements à un prix abor­dable. Bien entendu, plusieurs d’entre nous sont outrés par ces manquements graves à la dignité humaine, mais quelle influence notre indignation a-t-elle vraiment sur nos déci­sions d’achat? Combien d’entre nous iront jusqu’à vérifier la provenance d’un vêtement avant de l’acheter? Dans bien des cas, c’est le prix qui est le facteur déterminant.
 
Il est vrai que certains consommateurs n’ont d’autre choix que de rechercher les produits dont le prix est le plus bas. Aussi ils fermeront souvent les yeux sur la provenance d’une marchandise et sur les conditions dans lesquelles elle a été fabriquée : « J’essaie de regarder quand même l’origine, mais en même temps il y a le côté prix qui intervient et à un moment donné, bien, ce n’est plus jouable (5). » Mais, doit-on demander, est-ce que la réduction du prix doit nécessaire­ment passer par une délocalisation sauvage et par l’exploi­tation de populations vulnérables?
 
Une dérive peut-être plus spectaculaire encore du système de consumation est le fossé qu’il engendre dans le partage de la richesse; ce sera le sujet de notre prochaine tribune.
 
 
(1)« Sweatshop », Encyclopædia Britannica Online Academic Edition : http://www.britannica.com.proxy.bibliotheques.uqam.ca :2048/EBchecked/topic/576470/sweatshop
(2) Journal de 20 h, France 2, 10 mai 2013.
(3) J. Redman, « Reporter’s notebook : going undercover inside a Bangladesh garment factory », 23 mai 2013, CBS News :  http://www.cbsnews.com/news/reporters-notebook-going-undercover-inside-a-bangladesh-garment-factory/
(4) CBS News : http://www.cbsnews.com/news/450-bangladesh-garment-factory-workers-fall-ill/
(5) Journal de 20 h, France 2, 10 mai 2013. 

Crédit: Nathalie Saint-Pierre
Crédit: Nathalie Saint-Pierre
Benoit Duguay est professeur titulaire à l'École des sciences de la gestion de l'UQAM, où il oeuvre depuis 2003, et chercheur à la Chaire de relations publiques et communication marketing. Il a précédemment fait carrière en ventes et marketing, principalement dans l’industrie informatique, au sein de sociétés multinationales et de petites et moyennes entreprises.

Il est notamment l'auteur de Consommation et nouvelles technologies (2009), Consommation et luxe (2007) et Consommation et image de soi (2005). Son dernier ouvrage Consommer, consumer. Dérives de la consommation  (2014), paru aux Editions Liber, fait l'historique de la société de consommation et étudie en détail ce que l'auteur dépeint comme la "société de consumation". Au delà de cette analyse, Benoit Duguay nous invite à une réflexion autour de notre société de l'excès.

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