Quand le travail fait sens et débat


Roxane Lauley
Vendredi 15 Mai 2015

Certaines interrogations laissent songeur (et pourquoi pas rêveur). C’est le cas de celle posée par Philosophie Magazine qui titrait il y a quelques jours«Peut-on être heureux sans travailler ? ». A l’heure du burn out et des initiatives autour du bien-être au travail, la question mérite d’être posée. Mais elle mérite également de prendre le temps de la réflexion. Aussi, face à la subtilité du débat, différentes pistes peuvent être avancées. Éléments de réponse.



De fortes attentes

Crédits: Pixabay
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S’interroger sur le sens du travail, c’est prendre comme point de départ la définition du bonheur. Qu’est-ce qui nous rend heureux ? Si la question apparaît comme essentielle, sa réponse n’en reste pas moins délicate. Le contexte actuel est marqué par la hausse des attentes quant au rôle joué par le travail. Ceci est le fruit d’un long processus comme le rappelle Dominique Méda, professeure de sociologie et auteur de différents ouvrages de référence tels que « Le travail. Que sais-je ? » et « Le travail une valeur en voie de disparition ? ». « Les enquêtes européennes et françaises mettent en évidence le basculement d’une éthique du devoir vers une éthique de l’épanouissement et révèlent l’ampleur des attentes expressives et relationnelles dont le travail est l’objet, tout particulièrement en France» explique-t-elle.

Ainsi, il s’agit de donner un sens au travail et de faire de son activité professionnelle, un paramètre déterminant de son épanouissement et de son accomplissement personnel. Le travail participe de notre construction en tant que femme ou homme, mais également en tant que citoyen actif au sein de la société. Plus que jamais, nous voulons « devenir quelqu’un » et apporter notre pierre à l’édifice grâce à ce que nous entreprenons au quotidien dans le cadre professionnel. Et dans le contexte de crise sociétale, le travail devient même une valeur refuge pour de nombreux actifs.
 

Chercher son bonheur ailleurs

Mais ce n’est pas forcément le cas pour tous. Certains prennent des distances avec ce discours, voire s’affranchissent d’une certaine pression ambiante face à la valeur travail. Cette dernière serait surinvestie pour supplanter d’autres pôles d’épanouissement, qui seraient moins valorisés dans notre société. Car le travail est souvent érigé comme une valeur incontournable, et peu supporteraient le vertige d’une baisse activité, voire d’une inactivité souvent fantasmée mais synonyme d’ennui ou d’oisiveté, mère de tous les vices. Le regard porté sur « ces flâneurs fiers de ne rien faire » dépeint par le philosophe Frédéric Schiffter n’est pas tendre.  Ainsi, jusqu’où le travail définit ce que nous sommes ?

Comme le rappelle le philosophe André Comte-Sponville, si le travail nous structure, il est souvent vécu comme une contrainte. Une contrainte économique principalement, car il faut bien « gagner sa vie ». L’expression en dit d’ailleurs long sur le paradigme. Mickaël Mangot, enseignant à l’ESSEC et consultant en économie comportementale, précise que « pour les personnes occupant un emploi qui les satisfait comme pour ceux à qui l’emploi ne convient pas, le travail n’est pas une activité propice au bien-être émotionnel global, beaucoup moins que les loisirs par exemple ».

Certains ont fait le choix de trouver son bonheur ailleurs. Une conception détonante qui rompt avec l’idéologie hédoniste ambiante et l’accomplissement à tout prix. "Dans les classes socioculturelles moyennes et supérieures, la question de la reconnaissance par le travail est très puissante. On attend qu'il structure l'identité, donne une valeur à l'individu. Du coup, celui qui a un métier peu intéressant, dont il n'a rien à dire de très excitant, est souvent considéré avec circonspection », note Luce Janin-Devillars, psychanalyste. Le choix d’un travail alimentaire, sans le moteur de la passion ou de la satisfaction est parfois difficile à comprendre et il n’est pas facile d’assumer un travail jugé « mineur ».  C’est ce qu’explique cette salariée qui a choisi délibérément de renoncer à une promotion professionnelle afin de consacrer du temps à une association qui lui tient à cœur. Elle pose ainsi une question presque taboue : peut-on être heureux sans aimer son travail ? Autre question subsidiaire, travailler moins rend-il forcément plus heureux ?

Trouver son équilibre

Oui, à en croire le second homme le plus riche du monde, le milliardaire Carlos Slim. Ce dernier a proposé de ne travailler plus que trois jours par semaine. « Certaines études observent une relation positive (les gens qui travaillent le plus sont plus satisfaits de leurs vies que les autres) quand d’autres obtiennent une relation exactement inverse », explique Mickaël Mangot. Qui croire ? Ce qui apparaît comme central est de trouver son équilibre. Le rapport au travail doit également s’analyser à la lumière de deux facteurs déterminants : le ratio entre le temps de travail effectif et le temps de travail désiré ainsi que la rémunération.

Dans ce contexte, on observe une attention croissante pour le bien-être au travail. Au-delà des enjeux en termes de productivité, il existe une réelle réflexion de fond sur la place du travail dans nos sociétés occidentales afin de répondre aux attentes personnelles de chacun. Il s’agit de lutter contre le burn-out ou le bore-out, moins connu mais tout aussi dévastateur. Ce dernier qui signifie « ennui au travail » peut entraîner les mêmes pathologies.  Dans cette quête, l’accent est mis sur le sens du travail retrouvé, notamment grâce à l’aménagement des conditions de travail et un accroissement de l’autonomie qui permettrait d’améliorer le bien-être psychologique. Mais d’autres pistes sont également possibles avant de « claquer la porte de la civilisation ». Favoriser la communication et la co-création, développer la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE)…

Philippe Laurent, ancien moine propose quant à lui une voie inattendue. Selon lui la réponse à la question du sens du travail se trouverait en soi. Une quête spirituelle qui permettrait également de lutter contre notre ère numérique qui transforme le moindre espace de loisir assisté par la technologie, en travail déguisé. Et si la vraie réflexion était finalement de réinvestir ses propres valeurs et de reprendre le temps de rêver ?
 




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