Vivons-nous réellement à crédit ?


Noémie Monti
Jeudi 3 Septembre 2015

Le 18 août dernier, l’humanité aurait atteint le « jour du dépassement » pour cette année Selon l’ONG Global Footprint Network il s’agit de jour où notre consommation de ressources naturelles dépasse la capacité de celles-ci à se régénérer. Car entre croissance démographique et hyperconsommation, le train de vie de l’humanité serait d’année en année de moins en moins viable et notre « dette écologique » se creuserait progressivement. Dès lors, notre humanité vivrait à crédit… Si la scientificité du calcul de l’ONG est à ce jour remis en cause, cette annonce questionne notre modèle économique qui s’ouvre aux concepts de développement durable. Retour sur la réalité de notre « empreinte écologique ».



Un niveau de vie de moins en moins soutenable.

Crédit: Pixabay
Crédit: Pixabay
Le « Jour du dépassement » tombe un peu plus tôt chaque année et traduirait donc, une consommation de ressources et d’énergies par les terriens de plus en plus couteuse et de moins en moins viable dans la durée. Le niveau de vie de l’humanité apparait comme progressivement insoutenable.

Le 18 Août 2015, l’ONG Global Foot Print a une fois de plus tiré la sonnette d’alarme en annonçant le passage d’une consommation durable à crédit pour l’ensemble de l’humanité. Mais comment calculer cette fameuse date butoire ? L’ONG a élaboré le concept d’empreinte écologique afin de déterminer quel jour sera celui du dépassement. Le Monde décrit cet indice comme :
«basé sur les données de l’ONU, (il) compare l’empreinte écologique, qui mesure l’exploitation des ressources naturelles de la Terre par l’homme, avec la biocapacité de la planète, c’est-à-dire sa capacité à régénérer ses ressources et absorber les déchets, comme les émissions de gaz à effet de serre. » (1)

Un concept qui s’est rapidement popularisé pour qualifier notre consommation en termes de ressources, aussi bien dans les hautes sphères politiques que dans l’imaginaire collectif. D’après ses estimations, l’ONG déclarerait qu’avec notre niveau de consommation actuelle, une planète et demie (2) serait nécessaire pour assouvir notre demande en ressources.
Cependant, on peut se demander quelle est la pertinence scientifique réelle de ce résultat ? Quel degré de véracité peut-on accorder à ce « Jour du dépassement » ? L’humanité vit-elle réellement à crédit ?
 

Une méthode contestable et contestée

Les nombreuses publications dans la presse et la popularisation de cette idée de « Jour du dépassement » ont amené de nombreux experts à contester la scientificité des indicateurs utilisés par l’ONG. Il est acquis que nous vivons au-dessus de nos moyens en termes de ressources… Cependant, la méthode de calcul de notre « empreinte écologique » apparait aux yeux de beaucoup comme lacunaire et approximative, et ne donnerait pas une idée réaliste de la situation.

Ce qui est pointé du doigt dans cette méthode est que calculer le réel jour du dépassement revient à prendre en compte toutes les variables ; les facteurs non financiers, le développement durable, l’épuisement de ressources lié à l’activité humain (comme l’eau pour l’agriculture, etc). Or, comment insérer et mesurer avec la même méthode la fonte des glaces, l’épuisement des eaux ou encore la quantité de gaz à effet de serre ? On ne peut ainsi ramener en un calcul des variables si diverses qui se mesurent à des échelles si différentes.
 

Intégrer les spécificités locales et économiques des écosystèmes.

Ce concept omet cependant des facteurs explicatifs fondamentaux du décalage entre régénération et consommation des ressources. Il semble en effet limité de calculer l’épuisement total des ressources sans prendre en compte les inégalités écologiques et économiques entre les territoires. 
Selon M.Schellenger, le vrai problème de l’humanité aujourd’hui est ce qu’on pourrait nommer son « empreinte carbone ». Il est nécessaire, selon lui, d’élaborer des indicateurs moins approximatifs qui incluraient les spécificités locales et la valeur économique des différents écosystèmes. (4) Un projet rival soutenu par Google a d’ailleurs vu le jour dans cette optique, et ambitionne de rendre compte des « tendances réelles » des ressources critiques (faune, forêts, sols, eau) (5) en s’appuyant sur des critères, dits, d’une plus grande scientificité. La difficulté de quantifier l’ensemble des variables écologiques, économiques et sociales qui entrent en jeu ici laisse donc planer un doute sur la capacité du calcul de Global Foot Print à définir, avec certitude, un jour de basculement dans le crédit.

Au-delà du débat scientifique, l’intérêt de cette question du « Jour du Dépassement » est de se pencher sur la réalité de nos modèles de consommation. L’enjeu de ce « Jour du dépassement » est de pousser à la prise de conscience collective quant à la réalité de nos demandes d’énergie. Comme l’écrit Le Monde : « Un monde différent ne peut advenir avec des gens indifférents. » (6) L’humanité exploite, de fait, les ressources de la planète à un rythme trop élevé pour être durable éternellement. L’échéance critique est donc bel et bien réelle. Cependant, malgré cette sonnette d’alarme, on ne peut ignorer une prise de conscience au niveau global du risque qu’encourt notre planète. L’émergence de modèles de consommation alternatifs comme le développement du commerce équitable, et la pénétration des critères de développement durable dans les différentes sphères de la société en témoignent.

Les citoyens comme les entreprises sont de plus en plus sensibilisés aux enjeux du développement durable et invités à les intégrer dans leur mode de fonctionnement quotidien. Le modèle de la RSE par exemple, marque une intégration de la dimension sociale et écologique dans les stratégies d’entreprise. Un effort concret de solidarité et de responsabilisation a donc lieu face à la situation, bien que l’éternel décalage entre théorie et pratique créent des dérives qui persistent. Ainsi, que le dépassement ait lieu un jour donné ou non, il semble acquis que sans réduire notre niveau de vie, bâtir un futur prospère de l’humanité semble mal engagé…
 
1- http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/08/14/en-50-ans-le-jour-de-depassement-de-l-humanite-a-avance-de-4-mois_4724732_4355770.html
2- Le concept de « Planète et demie » est empreinté à William Rees, de l’Université de Colombie-Britannique et de son thésard Mathis Wackernagel
3- http://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/20140820.OBS6726/planete-l-humanite-vit-a-credit-vraiment.html
4- http://www.slate.fr/story/105535/jour-depassement-methode-calcul
5- http://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/20140820.OBS6726/planete-l-humanite-vit-a-credit-vraiment.html  
 




Dans la même rubrique :
< >

Jeudi 21 Septembre 2017 - 18:45 Agnotologie, numérique et production d'ignorance

Vendredi 18 Août 2017 - 10:00 Est-il légitime de manipuler les individus ?


Les livre(s) du mois

Yves Bonnet et La Deuxième guerre d'Algérie

La deuxième guerre d’Algérie : un cas pratique de guerre d’influence.

Pour Franck Martin, "manager humain, c'est rentable"!

Pierre Fayard dévoile ses "Douze stratégies pour séduire"

Gérard Taponat : " Le bon climat social et la régulation des rapports sociaux sont une question de choix politique d’entreprise avant d’être celle d’une institution du politique"

Yves Laisné, docteur en droit présente son nouveau « Guide de la dissolution-confusion»

Palestine: les conversations de Noam Chomsky et d'Ilan Pappé rapportées par Frank Barat

De Boeck Supérieur : l'économie, c'est pop!