Être humain en système capitaliste ?

Rencontre avec Thierry Brugvin.


Noémie Monti
Mercredi 3 Février 2016

Thierry Brugvin n'en est pas à son premier ouvrage collectif. Avec quatre confrères, Samuel Chaineau, Sébastien Hernandez, Olivier Labouret et Gérard Weil, il examine l'impact psychologique du capitalisme sur les individus dans nos sociétés contemporaines. Thierry Brugvin revient pour Sensemaking sur les grandes lignes de ce nouvel ouvrage "Être humain en système capitaliste?" paru en septembre 2015 aux Editions Yves Michel.



Dans cet ouvrage, vous explorez l’impact psychologique du néolibéralisme sur les individus. Quelles nouvelles réponses cet angle d’approche apporte-t-il?

Questionner l’impact du capitalisme sur les individus n’est pas quelque chose de nouveau. Plusieurs travaux ont été écrits par le passé, notamment avec des auteurs de sensibilité freudo-marxiste. On peut aborder ce thème grâce à l’approche socio-économique mais aussi psychologique. Depuis quelques années d’ailleurs, de nouveaux groupes comme Krisis avec Anselm Japp en France, relancent cette question. 

Cet ouvrage reprend en quelque sorte l’explication marxiste du capitalisme développée dans les années 1970. « Etre humain en système capitaliste ? » est un ouvrage collectif écrit par cinq auteurs. J’ai pour ma part essayé de faire des liens entre le marxisme et la psychanalyse, en m’appuyant aussi sur la pyramide des besoins formulée par Maslow. J’ai repris ce concept en tentant de le renouveler ou du moins de montrer que bien qu’il soit juste, il y a d’autres besoins encore plus essentiels que ceux proposés par Maslow.

Vous dégagez notamment les mécanismes de la violence symbolique « psychologique » du néolibéralisme. Quels sont-ils?

Le premier élément fondamental est le besoin de reconnaissance. Ainsi, plusieurs auteurs perçoivent le moteur du néolibéralisme comme étant principalement fondé sur ce besoin de reconnaissance à travers le narcissisme. C’est une idée que je partage, bien que d’autres facteurs plus profonds entrent également en jeu pour expliquer les rouages du modèle capitaliste, il y a aussi, le besoin de pouvoir des élites, qui attisent le besoin de possession des masses.

Derrière le développement de ce modèle on trouve deux besoins fondamentaux. Le premier est le besoin d’aimer. Le second, celui d’être fort, qui devient un besoin de pouvoir donc névrotique. Cela signifie que lorsqu’on cherche la reconnaissance, on cherche à être aimé par les autres et que ceux-ci reconnaissent nos compétences. La reconnaissance en ce sens, c’est avoir besoin d’être aimé pour sa compétence et donc sa force ou son pouvoir. Les individus deviennent ainsi dépendants, de leur besoin de reconnaissance, de narcissisme, de consommation à outrance, de récompenses et de réussite sociale.

L’autre élément moteur du capitalisme est le besoin de consommer qui est guidé par l’incitation à consommer. Une incitation qui passe par le marketing par exemple. Et derrière ce besoin de consommer, s’en cache encore deux autres: le besoin de possession et le besoin de se distinguer, d’être reconnu par sa consommation. Le besoin de possession émane bien souvent d’une recherche de sécurité de l’individu qui découle la plupart du temps d’une peur d’être faible, donc insécurisé.
 

Comment expliquer l'individualisme croissant ?

Cet ouvrage est surtout une critique du capitalisme. Il y a finalement une dizaine de facteurs qui peuvent le caractériser. Et bien que certains considèrent l’individualisme comme en étant l’élément central, il n’est finalement qu’un facteur parmi d’autres. L’essor du capitalisme provient d’une dimension socio-économique ainsi que d’une dimension psychologique. L’aspect socio-économique, qui relève de l’individualisme, c’est la mise en compétition des individus dans la société actuelle. Ce phénomène pousse l’individu à penser qu’il a intérêt à dominer l’autre pour être plus compétitif. On retrouve ainsi le principe de la compétition par le marché. Cette dynamique engendre de fait une dimension sociale, elle aussi fondée sur cette idée de concurrence où l’individu cherchera finalement davantage la compétition que la coopération avec ses semblables.

Abordons maintenant la dimension psychologique. Il y a dans cette dimension deux choses à bien différencier : l’individualisme et l’individuation. Le principe d’individuation, développé par Jung notamment, consiste à dire que chacun est différent et que si l’on veut développer celui que l’on est réellement, il est nécessaire de se différencier pour se découvrir soi-même. S’il apparaît donc nécessaire de développer l’individuation, cela doit se faire dans la coopération, sans individualisme égoïste.  
 

Quid la responsabilité personnelle des individus?

C’est cette dimension qui est aussi mise en avant dans l’ouvrage. Certains psychologues de sensibilité néolibérale auront tendance à considérer que ceux qui « échouent » du point de vue du capitalisme actuel, ont une responsabilité individuelle. C'est-à-dire qu’ils échouent faute d’être assez compétents ou assez travailleurs. On rejoint en quelque sorte ici l’argumentaire du « chômeur paresseux ».

Dans cet ouvrage, l’idée est de dire qu’il faut aussi prendre en compte une approche plus sociale, et plus psychologique. On trouve des personnes en situation d’exclusion au même titre que des personnes en situation de réussite. Ces situations sont dues en partie à ce système général qui produit des inégalités en étant fondé sur un principe de compétition plutôt que de coopération. Néanmoins, face à ces déterminismes structurels de pression à la consommation ou du « gagner plus et consommer plus », chaque individu peut agir, certes collectivement mais aussi à l’échelle individuelle. Il peut ainsi travailler sur ces besoins psychologiques et donc ses peurs essentiels. Il est finalement important de pouvoir accepter ses faiblesses, afin de pouvoir lutter contre ce besoin posséder, de consommer et cette peur de ne pas être reconnu, de ne pas être estimé, c'est-à-dire la peur d’être mauvais. Car c’est finalement cette peur qui pousse les gens à vouloir être reconnu afin d’augmenter leur estime d’eux-mêmes. Ainsi, on retrouve derrière cette crainte d’être mauvais les deux besoins fondamentaux évoqués précédemment : la peur d’être faible, et celle de ne pas être aimé. L’émancipation de ce besoin de sécurité qui crée la dépendance doit donc passer par ce travail intérieur. 

Si l’on devait résumer cette « dynamique » des besoins essentiels, on pourrait dire que le point de départ est le besoin essentiel de vivre qui crée la peur de mourir. En découle alors deux autres qui sont le besoin d’aimer et celui d’être fort qui génèrent la peur de ne pas être aimé et d’être faible.  Et c’est ces deux derniers besoins qui se réunissent finalement en un pour donner naissance au besoin d’estime de soi.
 

Dès lors, est-il encore possible « d’être humain » dans une société capitaliste?

On l’espère. Etre humain, c’est finalement prendre en compte la dimension psychologique mais aussi tous les autres aspects sociaux, culturels, etc. C’est aussi être à l’écoute de ses émotions et de ses peurs en particulier, car si l’on n’essaye pas de lâcher prise sur toutes ces peurs qui nous dominent, ce sont elles qui finissent par nous dominer.

Finalement, même dans le cas où l’on parviendrait à inventer le meilleur système économique, social et démocratique, cette peur d’être faible engendrerait de fait chez les individus un besoin de domination qui entrainera une dérive du dit système. Il est donc nécessaire de changer les choses d’un point de vue social et économique, mais aussi d’un point de vue psychologique. Chacun peut commencer à une échelle individuelle, sans attendre une sorte de « top départ » collectif. L’approche purement socio-économique n’est pas à dissocier automatiquement de l’approche psychologique. Car si l’on se cantonne à l’approche psychologique, on omet le rôle des déterminismes sociétaux, et si l’on reste dans l’approche socio-économique pure et dure, on en oublie la dimension individuelle et psychologique. L’une est donc complémentaire à l’autre.

Enseignant chercheur et docteur en sociologie, Thierry Brugvin s'est intéressé tout au long de sa carrière à l'action des mouvements sociaux transnationaux dans la régulation démocratique du travail, du commerce éthique ou encore de la décroissance. Ses recherches ont également porté sur l'influence sous-jacente des pouvoirs économiques sur la sphère politique.




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