SenseMaking
 



IA : les travailleurs du clic


Lucien Tergal
Jeudi 17 Janvier 2019



Le dernier ouvrage d’Antonio Casilli, En attendant les robots, enquête sur le travail du clic, est paru au Seuil début 2019. Sa thèse : l’intelligence artificielle repose sur le travail manuel de millions de travailleurs précaires qui trient, annotent et commentent les données nécessaires à son bon fonctionnement. Derrière l’illusion de l’intelligence artificielle, la réalité précaire des "travailleurs du clic".



Les humains au cœur des intelligences artificielles

Antonio Casilli (1) ne croit pas à la disparition des emplois à cause de l’intelligence artificielle, agité tant par des chercheurs que des éditorialistes et des entrepreneurs.
En réalité, explique le chercheur, les solutions d’intelligence artificielle actuellement disponibles sur le marché n’existent pas sans recours à des humains. Les exemples sont nombreux : systèmes de modération de contenus vérifiés largement par des humains (comme chez YouTube), opérateurs vérifiant les appariements proposés par des machines (comme chez Amazon), assistants virtuels intelligents reposant largement sur des humains (comme l’assistant virtuel de Facebook « M », retiré de la circulation depuis) ou encore voitures autonomes assistées par des opérateurs chargés d’analyser les données récoltées par le système. « Ce ne sont pas les machines qui font le travail des hommes, mais les hommes qui sont poussés à réaliser un digital labor pour les machines en les accompagnant, en les invitant, en les entraînant », résume le chercheur.
Les intelligences artificielles doivent toujours être paramétrées, entraînées et encore très largement supervisées par des humains, malgré les progrès des méthodes d’apprentissage non supervisés. Les progrès fulgurants des IA dans les dernières années sont surtout dus à l’explosion des quantités de données d’entraînement qui doivent être triées, annotées, préparées par des humains. Et enfin, ces programmes doivent être évalués et corrigés pour pouvoir s’améliorer. Ainsi, les utilisateurs vont être mis à contribution : « C’est un travail humble et discret, qui fait de nous, contemporains, à la fois les dresseurs, les manouvriers et les agents d’entretien de ces équipements. »

Un travail invisible

L’intelligence artificielle et l’automatisation posent la question de la transformation profonde du travail pour répondre aux besoins de la machine. Ces nouvelles formes de travail, Antonio Casilli les range dans la catégorie du digital labor ou « travail numérique ». Le terme désigne l’ensemble des nouvelles formes de tâches que nécessite l’économie des plateformes numériques — que ces tâches soient ou non (et c’est un point crucial) reconnues comme du travail. Le digital labor, la plupart du temps, est invisible. Parce qu’une large part se déroule dans les pays du Sud. Et surtout parce que les plateformes refusent de le considérer comme travail : elles se décrivent comme des services, des intermédiaires mettant en relation des groupes d’usagers différents, des espaces de publication ou des marchés — mais jamais comme des employeurs. Il existe « un continuum entre activités non rémunérées, activités sous-payées et activités rémunérées de manière flexible », écrit Antonio Casilli.

Les visages du digital labor

L’auteur brosse un panorama des différentes formes de digital labor.
Il décrit d’abord le monde du « microtravail » : les toutes petites tâches proposées sur des plateformes comme Mechanical Turk (2), Freelancer ou Upwork, sur lesquelles n’importe qui peut s’inscrire et offrir ses services pour des sommes avoisinant souvent les dizaines de centimes. Ces micro-tâches sont diverses : filtrer des contenus sur les plateformes, traduire des mots ou des groupes de mots pour développer des services de traduction « intelligents », identifier des éléments sur une image pour améliorer un service de géolocalisation, enregistrer des bribes de conversations ou les transcrire pour développer des assistants vocaux, vérifier les résultats d’un moteur de recherche ou passer derrière des algorithmes de filtrage… Elles ont en commun d’être infimes, répétitives, peu qualifiées, et peu ou pas payées.
Viennent ensuite les travailleurs à la demande, les usagers de plateformes de travail comme Uber, Foodora, Deliveroo. Ils utilisent le service de la plateforme, qui prélève une commission sur les échanges, mais ce n’est pas leur seule contribution. Ils produisent des données personnelles diverses et les qualifient (quand un chauffeur note son passager ou son passager un chauffeur) — celles-ci peuvent alors également être vendues ou utilisées pour améliorer l’algorithme.
Ce qui fait plus débat, c’est le cas des contributions non payées : les posts, les commentaires, les messages, les évaluations, les partages... Pour certains, ce sont des marques de la culture web, de la sociabilité, de l’expression ; pour d’autres, dont Antonio Casilli, du travail gratuit. La plateforme tire une valeur réelle, et monétisée, des activités et des données des usagers. Elle capte et exploite la valeur générée. Mais les usagers ne touchent aucune rétribution. Pourtant leur activité génère de la valeur et conditionne le fonctionnement économique du site : elle constitue donc une forme de travail. On peut citer le fait, par exemple, que les influenceurs sont rémunérés pour leurs posts, ou encore que, parmi la minorité d’usagers très actifs sur une plateforme, une portion non négligeable espère se professionnaliser (ce que des sociologues ont décrit comme le « hope labor », le travail de l’espoir).

Travail précaire

Ce digital labor est donc extrêmement répandu en ligne. Aujourd’hui, quand les plateformes refusent d’être considérées comme des employeurs (même si la justice ne leur donne pas toujours raison), elles mettent à mal le pacte entre l’entreprise et le salarié qui fonde le salariat : subordination contre protection. Ces plateformes contribuent ainsi à créer des travailleurs toujours plus isolés et aux droits restreints.
« Idéalement, sur les plateformes et dans leurs écosystèmes, tout individu est une start-up », résume le chercheur. Mais Antonio Casilli note combien cette vision est élitiste : « Aucune place, dans cette définition, pour la routine des microtravailleurs de Clickworker, l’épuisement des livreurs de Foodora ou la confusion des poinçonneurs de ReCAPTCHA transcrivant des mots machinalement pour entraîner des systèmes de vision par ordinateur [...] Le discours d’accompagnement des plateformes laisse une fois de plus dans l’ombre les digital laborers. »

En l’absence de régulation, le digital labor préfigure le pire du travail : un monde de travailleurs isolés, privés de droits sociaux et isolés les uns des autres, livrés aux conditions des employeurs — et accomplissant des tâches standardisées, fragmentées, peu qualifiées et dépourvues de sens global. Ici et là, des tentatives de régulation ou de création de plateformes équitables sont en cours. L’enjeu est que l’automatisation croissante ne soit pas la cause d’une dégradation irrémédiable du travail.

(1) http://www.casilli.fr/tag/livre/
(2) https://www.cnetfrance.fr/news/turc-mecanique-d-amazon-comment-les-travailleurs-du-clic-sont-devenus-esclaves-de-la-machine-39850322.htm  










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