La République française, une monarchie médiatique


Propos recueillis par la Rédaction
Jeudi 13 Septembre 2018

La communication politique cristallise toutes les critiques. Elle serait intrinsèquement fallacieuse et servirait la seule avidité des conquérants. Loin de se contenter de déductions trop hâtives, Dominique Wolton revient sur le caractère indispensable de la communication dans un système politique ouvert. Si l'usage du marketing en a fourvoyé le sens véritable, laissant penser qu'elle ne serait qu'une technique destinée à "faire passer un message", la communication politique se révèle être en fait un espace symbolique où se confronte, sans discrimination, la pluralité des opinions. Résultat, la communication politique, la vraie, appartient à chacun d'entre nous, elle est quotidienne et moteur du vivre-ensemble.



La République française, une monarchie médiatique
Entretien avec Dominique Wolton, publié dans la Revue des affaires n°7

Quel est le rôle de la communication politique en démocratie?
La communication politique est une notion complexe. Il faut commencer par la définir pour en saisir la portée. Cette dernière désigne un espace symbolique où s’échange l'ensemble des discours contradictoires exprimés publiquement. L'espace de la communication politique peut être schématisé sous la forme d'un triangle dont chacun des coins représente l'un des trois acteurs de la vie démocratique, les personnalités politiques, les médias et la société civile. Contrairement à l'idée répandue, la communication politique n'est pas une technique ou une stratégie "qui vise à faire passer un message", c'est un "carrefour symbolique" où se concurrencent les idées et les représentations formulées par les trois acteurs du triangle en question. C'est un lieu d'affrontement et un instrument de hiérarchisation des idées politiques. La communication est essentielle, consubstantielle à la démocratie, elle sert à sélectionner les débats qui vont orienter l'action publique.
 
La communication politique est omniprésente dans l'espace public, comment expliquez-vous qu'elle ne tienne plus le rôle fondamental que vous lui attribuez ?
La communication politique a une double fonction de sélection des problèmes politiques et d'ordonnancement de l'agenda public. De cette sélection découle la mise en œuvre d'une action en faveur de la résolution du problème à résoudre. Le bon fonctionnement de cette sélection repose sur l'équilibre entre le discours des trois acteurs qui composent la vie publique : les journalistes, les personnalités politiques et la société civile. Or, ces dernières décennies, l'équilibre en question a été complétement remis en cause par l'avènement de l'instantanéité médiatique. L'évolution des technologies numériques a réduit l'information à l'évènement et l'expression des citoyens aux sondages. Deux des discours du trépied de la communication politique s'effondrent en condamnant mécaniquement le troisième, celui des hommes politiques, à la paralysie. Perdus dans les conjectures sondagières, ces derniers voguent au gré des vents de la médiatisation qui transforment tous les sujets en sources de polémique. Les conséquences de ce bouleversement sont sans appels : d'un côté la communication politique, en tant que moyen de sélection des thèmes à débattre n'est plus fonctionnelle ; de l'autre, le discours politique devient opportuniste et perd de sa crédibilité. La communication politique n'est donc pas omniprésente, elle se fait happer par l'évènement.
 
Quelle a été l'influence du marketing sur l'évolution de la communication politique ?
Le marketing a contribué à dénaturer le discours politique, puis la politique elle-même. L'usage de techniques de séduction issues de la publicité révèle une croyance selon laquelle la sphère politique serait régit par une logique marchande. C'est une erreur d'appréciation qu'un étudiant de première année en science politique ne commettrait pas. La politique est un monde de valeurs éthiques et morales qui ne peuvent pas être assimilées à des produits ou des services. Une conception de l'organisation d'une société ne se consomme pas, elle se défend, s'expérimente et se met en application. L'essence de la politique est de construire une offre de projet prenant corps à travers une vision de la société. Le marketing détourne les hommes politiques de cet objectif en focalisant leur discours sur la réponse à une demande fluctuante matérialisé par des sondages. On ne fait pas de politique en fonction de la demande ou des sondages, tout comme on ne réduit pas une société, les représentations et les aspirations qui la composent, à des infographies. Sinon la porte est grande ouverte aux discours démagogiques, pétris de langue de bois et découplés des réalités.
 
Vous accusez la médiatisation d'avoir dénaturé la communication politique, les personnalités politiques sont-elles exemptes de toutes responsabilités ?
Les hommes politiques ont une responsabilité écrasante. Ils sont les premiers responsables du discrédit qui touche le discours public. C'est eux qui ont fait le choix de s'abandonner aux contraintes de l'instantanéité médiatique, de faire appel à des conseillers-gourous mus par l'idée que les individus sont manipulables et que tout est dans la forme. Ces mutations dénotent d'une certaine façon la motivation de l'homme politique contemporain, celle de séduire pour accéder aux commandes. Or, on ne fait pas de politique pour séduire mais pour contribuer à la création d'un climat social sain dont le socle inébranlable est la confiance. Lorsqu'elle donne la parole à l'ensemble des acteurs de la démocratie, la communication politique génère de la confiance. Mais, avec une opinion qui se limite aux sondages et une information à l'évènement, cette dernière est réduite aux discours stéréotypés des personnalités politiques et des innombrables commentateurs. Résultat, elle ne sélectionne plus et elle ne génère plus de confiance.
 
La communication politique doit être simple pour rester accessible. Au regard de cette exigence et de la nature nécessairement complexe des problèmes dont elle se saisit, peut-elle tenir le rôle de sélection que vous lui attribuez ?
La communication politique doit évidemment réussir à vulgariser les problèmes dont elle se saisit afin d'y associer le plus grand nombre de citoyens. Aller trop loin dans le sens de la vulgarisation comporte cependant un risque pour la démocratie, celui de voir le discours politique stéréotypé et uniformisé. Une simplification excessive de l'argumentation politique conduit mécaniquement à des raccourcis excluant certains points de vue pourtant légitimes dans le débat. C'est dommageable à double titre, d'une part parce que l'action publique mise en place en réponse au problème est moins efficace, dû à la mauvaise compréhension de la complexité réelle de ce dernier ; d'autre part, parce que les stéréotypes contribuent au resserrement du rôle intégrateur de la communication politique. Les discours hétérogènes et complexes y étant délégitimés, certains acteurs en sont exclus. C'est là un paradoxe. La communication est censée permettre la représentation de la pluralité des forces sociales dans l'espace public, mais, emportée par une spirale médiatique simplificatrice, elle peut au contraire renforcer les conformismes et l'exclusion, portant dans son élan un coup sérieux à l'idéal démocratique. La généralisation des réseaux qui maximisent l'expression et l'opinion ne facilite pas les choses.
 
La figure présidentielle est constitutive de la vie politique en France. Quel rôle joue-t-elle en termes de communication ?
Elle est, croit-on, indispensable à la vie politique. Les français auraient besoin d'un dirigeant fort et paternaliste qui détiendrait les clés de leur destin. Restons raisonnable, le président de la république est une institution imaginaire comme disait le philosophe Cornélius Castoriadis. Cette institution est le produit d'une culture politique qui a déterminé le mode de pensée des français et par déclinaison le mode de gouvernement de notre pays. Ainsi, on a tué le Roi sans vraiment réussir à se débarrasser de l'esprit monarchique. La France reste un pays centralisé où il subsiste des pratiques de privilèges au sein des classes dirigeantes. Voilà, une culture issue de l'ancien régime qui s'est perpétuée sous l'Empire et la République. Pour autant, la culture n'est jamais figée et fatalement déterminante. Elle, et les représentations qu'elle véhicule, peuvent être transformées. Cela signifie qu'un autre mode de gouvernement plus horizontal, plus fédéral, est possible en France. L'Union Européenne le prouve bien à son échelle. Il est possible de créer des pratiques de gouvernance nouvelles à partir d'une volonté de renouvellement culturel.   
 
La communication politique a-t-elle le pouvoir de réconcilier les individus "seuls et sans pouvoirs" avec l'action politique ? Quelle doit être selon vous la position des personnalités politiques en général pour que cette réconciliation ait lieu ?
La rupture entre un certain nombre de citoyens et la classe politique est liée au phénomène de rétrécissement du champ de la communication politique évoqué précédemment. La simplification et la "peopolisation" de la communication politique réduisent en effet l'hétérogénéité des discours vidant ainsi progressivement cette dernière de sa fonction de "carrefour symbolique" auxquels les différents milieux sociaux peuvent accéder. La paix civile dépend pourtant de la manière dont les différentes forces sociales se font de leur vision du monde et de la manière dont ils retrouvent cette vision "au sein" de la communication politique. La force intégratrice de la communication politique est la première source de réconciliation entre les individus et leurs classes dirigeantes. Cela étant dit, il appartient aux hommes politiques d'élargir le champ de la communication pour intégrer la société civile autrement qu'à travers les sondages. Cela implique notamment que ces derniers regagnent en crédibilité auprès de l'opinion en adoptant en premier lieu une posture médiatique plus solennelle. Il devient impératif que ces derniers arrêtent de se livrer des guerres d'égo par médias interposés. En sortant de la mêlée, ils apaiseront la vie politique, retrouveront une certaine autorité symbolique, et gagneront autant de sympathie auprès de leurs électeurs. Chacun doit faire son travail : les hommes politiques doivent agir, les journalistes informer et critiquer, les sondeurs éviter de devenir des gourous. Si tout le monde se transforme en commentateurs, la parole politique se banalise au mieux, se peopolise au pire. Ce n'est pas la démocratie.
 




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