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Les États-Unis gagnent la course au soft power !


La Rédaction
Mardi 29 Mars 2022



Outil de diffusion de la politique, de la pensée et d’un mode de vie, les États-Unis usent du soft power pour imposer leur hégémonie. La Chine n’a cependant pas dit son dernier mot et tente de rattraper son concurrent. Dans « La guerre des puissants, Stratagèmes de domination de la Chine et des États-Unis », Catherine Delahaye, Sylvia Grollier, Pierre-Charles Hirson et Camille Reymond nous expliquent l’importance de ce soft power pour gagner la guerre sans passer pour l’agresseur.



Le soft power a une place primordiale dans la Guerre des Puissants. Comment justifier l’importance du cinéma, du sport, des réseaux sociaux etc. d’un point de vue géostratégique ?

Le soft power, c’est un peu la face immergée de l’iceberg, mais qui ne se limite pas uniquement au domaine culturel. La définition de normes technologiques, par exemple, est également du soft power. Puisque celui qui définit la norme arrive à l’imposer par un moyen non coercitif et avec le consentement des autres, sa vision servira d’étalon.
Nous pouvons également parler de l’éducation et du système universitaire, ou encore de norme sociale et sociétale, du droit, et même de l’art. Sans que nous en soyons conscients, tous ces domaines font l’objet d’influence et de définition de normes qui fixent un cadre avec ses règles du jeu. C’est celui qui fixe les règles du jeu, à son avantage, qui en tire le plus de profits et ce à l’échelle mondiale.
 
Nous nous répétons, mais il faut bien se placer dans le cadre d’une guerre économique systémique. Christian Harbulot analysait qu’en temps de paix, la domination ne se fait plus par un recours à la force militaire brute, mais par une dépendance technologie au service de la diffusion d’un discours, d’une pensée, d’une politique. Dans la position du dominant, du fort, il ne faut pas passer pour l’agresseur, le méchant. C’est là que le soft power prend toute sa place en créant un encerclement cognitif pacifique par l’occupation du terrain de la connaissance : c’est une guerre de l’information par le contenu !
 
L’espace culturel est particulièrement sensible car nous touchons aux constructions, aux images et projections mentales de l’autre. C’est la conquête des esprits et des cœurs, qui est beaucoup plus subtile. Il est stupéfiant lorsqu’on s’attarde quelque peu, de voir comment les Etats-Unis ont réussi à reformater les esprits du reste du monde à leur image. Nous avons voulu insister sur ce point car, les Etats-Unis dominent presque sans partage dans le domaine du soft power depuis la fin de la seconde guerre mondiale en Europe et depuis la chute de l’URSS pour le reste du monde. Ils sont les inventeurs des nouvelles technologies qui ont fait le XXème siècle et restent leaders en ce début de XXIème siècle même si la Chine les concurrence sérieusement. C’est cet avantage technologique qui a permis et permet encore aux Américains d’imposer leur hégémonie. Régis Debray parle des français en termes de « gallo-ricains »,faisant partie de l’Empire américain mais avec une souveraineté intérieure tel un dominion de la couronne britannique. Comme l’avancée technologique des romains avait séduit les gaulois avant que leur culture ne s’impose, l’avancée technologique américaine séduit de la même manière les autres pays occidentaux et le reste du monde. Ces technologies servent de vecteur de diffusion de la pensée et des normes américaines. L’industrialisation de la culture facilitée par le numérique, technologie américaine, façonne les esprits. Il suffit de regarder les séries Netflix pour s’apercevoir qu’elles reprennent presque toutes les mêmes schémas du mode de pensée américain du moment : héros et personnage LGBTQ+, mise en avant des minorités et féminisme par exemples. Sans jugement sur la valeur des idées, c’est un très bon exemple d’utilisation d’un vecteur pour diffuser la pensée, ou du moins, une certaine pensée américaine. Les GAFAM et NATU (Netflix, AirBnB, Tesla et Uber) sont chacun à leur manière et dans leur domaine, un outil de diffusion de la politique, de la pensée et du mode de vie américain.
 
Et la Chine dans tout ça me direz-vous ? La Chine passe progressivement d’une position défensive, car elle a montré une grande capacité de résistance aux assauts américains, vers une position offensive. Dans la position du faible, elle a su subtilement et subversivement inverser le rapport de force sur le temps long pour devenir la puissance que nous connaissons aujourd’hui.
Contrairement aux Etats-Unis, la Chine n’a pas culturellement une vision messianique et ne cherche pas à conquérir ou à dominer de la même manière que les Etats-Unis. Lorsque la Chine était un Empire puissant, elle se considérerait comme le Centre, l’Empire du Milieu, comme un aimant économique et culturel. Les barbares venaient apprendre les bienfaits de la culture chinoise. Les Chinois n’avaient pas une vocation à évangéliser les barbares, mais seulement peut-être leur voisin proche. Leur mode de domination sur leurs voisins reposait essentiellement sur le tribut : soumission et reconnaissance de la supériorité de l’Empire Chinois et payement d’un tribut. Dans le monde globalisé d’aujourd’hui, il faut qu’ils fassent le saut vers l’extérieur ce qui n’est pas facile pour plusieurs raisons. D’abord culturelle, nous venons de le dire puisque qu’ils n’ont pas une âme de missionnaire, la difficulté de construire un « rêve chinois » exportable et la langue qui est une nouvelle muraille. Maintenant que la Chine est devenue une grande puissance, elle se retrouve dans la même situation que les Etats-Unis vis-à-vis du reste du monde. C’est-à-dire qu’elle doit dorénavant faire face aux problématiques du fort dans ses rapports de force. Ne pas apparaître comme l’agresseur et donc utiliser et venir concurrencer les Etats-Unis sur le terrain du soft power. Les mégas événements sportifs comme les JO ou la Coupe du Monde de football, les réseaux sociaux, etc. sont autant d’outils et de vecteurs pour le discours chinois et pour occuper le terrain de la connaissance.
 
1 - Régis Debray, entretien Conflit HS n°7




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