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Nietzsche ou l'éternel retour


Vendredi 30 Octobre 2020



Dans le cadre de ses recherches, la notion "d'éternel retour" tient chez Nietzche, une place à part. Elle vise à proposer une doctrine nouvelle et alternative aux croyances et engagements moraux, religieux et métaphysiques, en substituant aux idéaux le "grand style". Pour le philosophe, la quête de sens n'est pas à rechercher dans la transcendance ou les engagements militants, politiques ou autres (préoccupations sociales et sociétales). L'auteur propose une doctrine du salut, ancrée dans le réel (la nature) sans Dieu, ni morale ou autres formes d'idéal.



A bien des égards, Nietzsche (1844-1900) est un philosophe singulier dont les pensées et la personnalité ont fortement mis à mal les philosophies classiques, en venant remettre en question l'instauration de principes prétendument supérieurs ou extérieurs à la vie et sur lesquels se sont construites nombre de croyances et de pensées (1).


En effet, l'un des apports de ce philosophe est de refuser que l'individu soit prisonnier de ses croyances qui pourraient le conduire à refuser la nature des choses et donc la réalité de la vie.

Pour réussir sa vie, il convient d'éviter de s'inventer un idéal, en veillant à casser "au marteau" les idoles (religion, morale, politique, métaphysique classique) (2) pour mieux valoriser l'intelligence de l'être, à travers la volonté de puissance. (3)
 
Pour y parvenir, l'auteur du Crépuscule des idoles et de Ainsi parlait Zarathoustra préconise de vivre, de telle sorte à souhaiter en permanence revivre les mêmes situations, sans regrets ni remords (culpabilité), en accord avec ses préférences.

Il n'y a pas ici d'évaluation ou de jugement de valeur car "la valeur de la vie ne peut être évaluée".

L'individu est libre de ses choix, de ses actes et doit simplement se contenter de sélectionner les instants de vie qui à ses yeux, valent la peine d'être vécus et ceux qui ne le valent pas. Il s'agit par conséquent de fuir les dogmes mais aussi les actions contraintes, timorées (lâchetés, asservissement), qui ne traduisent pas la réalité profonde de ce qu'il est et  de ce qu'il veut.  La vie doit être vécue pleinement et intensément et non de façon fugitive. 

La vraie vie ne peut se résoudre à des successions de concessions, de compromis ou à des demi-mesures. Elle doit s'accomplir avec force et honnêteté, dans l'instant présent, sans référence au passé et à l'avenir (afin que cette vie devienne éternité). Mener sa vie pleinement, c'est souhaiter qu'elle se répète éternellement.

C'est de cette façon que tout individu peut être en mesure d'apprécier la valeur de sa propre existence.

L’éternel retour est donc un principe de réflexion difficile à réaliser, dans la mesure où il demande de renoncer à la conception linéaire du temps (passé-présent-futur) afin que l'approbation de sa propre vie ne repose pas sur des sentiments issus du passé (ressentiment, amertumes, nostalgie) ou du futur (vengeance, promesses, espoir, questionnements...) . L'individu ne doit pas aborder l’existence à partir de sa relation au passé et à l’avenir. Il doit penser et agir dans l'instant présent, en manifestant à tout moment sa volonté de puissance. Ne rien vouloir d'autres, que "ce qui est", telle est la doctrine de l'auteur de l'amor fati (4).

Parmi les nombreux apports philosophiques de Nietzsche, on peut souligner celui de récuser une dimension  au coeur des préoccupations de l'individu, à savoir la "finalité de la vie". En effet, la plupart des religions, idéologies ou philosophies ont tendance à vouloir donner un sens à la vie. Or selon Nietzsche, le critère absolu de l'existence, c'est l'intensité, seul rempart  à des idéaux trompeurs, qui empêchent de devenir ce que l'on est (5).



Oeuvres de Friedrich Nietzsche:
* Le Gai Savoir, trad. Vialatte, Paris, nrf, Gallimard, 9e éd., 1950.
* Ainsi parlait Zarathoustra, trad. Geneviève Bianquis, Paris, Aubier, 1968.
Par-delà le Bien et le Mal, trad. Geneviève Bianquis, Paris, Aubier, 1963.
La Généalogie de la Morale, trad. Henri Albert, Paris, Mercure de France, 1964.
Le Crépuscule des idoles, précédé de Le Cas Wagner, Nietzsche contre Wagner et suivi de L’Antéchrist, trad., Henri Albert, Paris, Mercure de France, 1952.
Ecce Homo, trad. Alexandre Vialatte, Paris, nrf, Gallimard, 9e éd., 1942.
La Volonté de puissance, trad. Geneviève Bianquis, Paris, nrf, Gallimard, 1.1, 29e éd., 1947, t. II, 25e éd., 1948.
* L'Antéchrist, trad. Eric Blondel, Paris, Flammarion, 1993.
* Humain, trop humain, trad. Henri Albert, Le Livre de poche, 1995.
* Le livre du philosophe, trad. Angèle Kremer-Marietti, Flammarion, 2014.

Autre source:
Meier O., "Le grand style, selon Nietzsche", Sense Making, 2020.
Meier O., "Les ateliers Recherche ASAP", Observatoire ASAP/Chaire ENA-ENSCI



Olivier Meier
Professeur des Universités
Université Paris Est Sup - LIPHA
Observatoire ASAP - Chaire Innovation Publique (*)

(1) La pensée platonicienne comme le christianisme (la religion) présuppose un arrière monde, en suggérant l'existence d'un monde intelligible ou transcendantal, au delà du monde physique. Ces visions  établissent  une séparation (dualisme) entre le "monde matériel" et le "monde intelligible" (celui des Idées et des valeurs). Pour Nietzche, ces formes de transcendance sont une invention qui vise à  "nier le réel" (nihilisme) et donc les forces présentes dans la vie. Il s'agit donc d'un mensonge (tromperie), d'une l'illusion (art du travestissement), visant à créer une  "morale du ressentiment" qui est le contraire de la vie . Elle a été inventée par les "faibles" pour vaincre les "forts" qui sont les seuls dotés d'une force vitale (production du corps). La morale se présente donc comme une entreprise de culpabilisation, qui vise à inventer des valeurs (le Bien/le Mal), des interdits, pour entraver le "fort" dans sa volonté de puissance. Ainsi, si Friedrich Nietzche est à ce point critique contre la morale (des esclaves), c'est qu'elle a pour conséquence de niveler l'individu et d'affaiblir sa volonté de puissance.

(2) F. Nietzche cherche à déconstruire les opinions communes véritables et ultimes (les valeurs suprêmes), en les présentant avant tout comme des interprétations de la réalité ("toute parole peut être un masque". "Il ne peut y avoir de vérités absolues"). De ce fait, Nietzche critique ces valeurs traditionnelles (morale, religieuse, politique, métaphysique...) qui tendent à nier le réel (nihilisme). Mais encore faut-il ne pas se résoudre à un nihilisme incomplet, en recherchant d'autres valeurs refuge, comme l'idée d'histoire (Marx) ou de progrès (Hegel). De même, il serait dangereux de se résoudre à un nihilisme passif , qui en réaction, peut prendre la forme du désenchantement ("la mortelle fatigue de vivre"). Avec le nihilisme actif, on s'en prend aux idoles qui sont perçues comme des mensonges. Le nihilisme actif est donc une révolte nécessaire qui permet de rejeter toute forme d'idéalisme. Mais cette forme de nihilisme présente aussi des limites, avec le risque d'un "déploiement de forces incontrôlées". Le nihilisme actif revient en effet à détruire pour détruire (ex: anarchisme). Ainsi, pour Nietzche, il convient d'en sortir par l'affirmation de valeurs ancrées dans le réel. La destruction des "médiocres idéaux" (morale, religion, idéologies, sciences...) est ce qui va permettre d’accéder au seul combat qui vaille, le combat avec soi-même (volonté de puissance), en vue de se surpasser et de créer de nouvelles valeurs en lien avec le réel.

(3) La volonté de puissance ou la vie, c'est le dépassement, "la volonté de volonté" (chaque être a une énergie en lui). Voir les travaux de Baruch Spinoza et la proximité avec le concept de "conatus", c'est-à-dire "l'effort de persévérance de son être".  Si la pensée de Nietzche permet ainsi de redonner un sens aux choses, un mouvement, un moteur, elle pose néanmoins la question du relativisme absolu car le critère essentiel n'est plus la vérité mais l'intensité (la puissance de vie). 

(4) Amor fati est une locution latine qui fut introduite par le philosophe allemand Friedrich Nietzsche au 19ème siècle, qui signifie « aimer ce qui est là ». Pour Nietzche, la sagesse consiste donc à se  réconcilier avec le réel ("demeurez fidèle à la terre" dans l'innocence du devenir).

(5) Dans la pensée de Nietzche, le "surhomme" (übermenschlich en allemand), c'est donc celui qui se surpasse et qui parvient à se libérer des faux idéaux (morale, vertu, vérité, raison pure...) pour épouser une nouvelle doctrine, la volonté de puissance, orientée vers le réel. Le "surhomme" est donc celui qui parvient à surmonter le nihilisme (überwinden) pour se rapprocher du "sens de la terre" avec toute sa puissance (immanence).



 



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Quelques Citations
"Deviens ce que tu es. Fais ce que toi seul peut faire.” / Ainsi parlait Zarathoustra
"La morale n'est qu'une interprétation - ou plus exactement une fausse interprétation”/Le crépuscule des idoles
"La moralité, c'est l'instinct du troupeau chez l'individu”/Le Gai savoir
"La valeur de la vie ne peut pas être évaluée"/Le crépuscule des idoles
"Il faut mettre en question la valeur même des valeurs morales”/Par-delà bien et mal
"Dieu est mort"/Ainsi parlait Zarathoustra
"Rêver de la vie, c'est justement ce que j'appelle: "être éveillé"./Ainsi parlait Zarathoustra
"Les convictions sont des prisons.”/ L’Antéchrist
"Les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont"/Le Livre du philosophe
"La vie a besoin d’illusions, c’est-à-dire de non-vérités tenues pour des vérités"/ Le Livre du philosophe
“Le génie réside dans l'instinct.”/ La volonté de puissance
"Améliorer l'humanité ? voilà bien la dernière chose que moi j'irais promettre"/ Ecce Homo
"Renverser les idoles, c'est ainsi que j'appelle tous les idéaux, voilà plutôt mon vrai métier"/ Ecce Homo
"C'est en inventant le mensonge d'un monde idéal qu'on fait perdre la réalité sa valeur"/Ecce Homo
"L'esprit libre hait toutes les habitudes et les règles, tout le durable et le définitif"/Humain, trop humain
"Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges"/Humain, trop humain
"La croyance forte ne prouve que sa force, non la vérité de ce qu’on croit"/ Humain, trop humain
"Les vérités sont des illusions dont on a oublié qu'elles le sont"/Le livre du philosophe
"Ce qu'il y a...d'inappréciable dans toute la morale, c'est qu'elle est une contrainte"/ Par delà le Bien et le Mal
"Ce qui a besoin d’être démontré ne vaut pas grand-chose"/Le crépuscule des idoles
"L'artiste a le pouvoir de réveiller la force d'agir qui sommeille dans d'autres âmes.”/ Le Gai savoir
"Je ne pourrais croire qu'à un Dieu qui saurait danser"/ Ainsi parlait Zarathoustra
“C'est perdre de sa force que compatir”/L’Antéchrist
"La résolution chrétienne de considérer le monde comme laid.... a rendu le monde laid et mauvais.”/Gai savoir
"Vivre de telle sorte qu'il te faille désirer revivre, c'est là ton devoir.”/Fragments posthumes
"Expérimenter, c’est imaginer.”/ Aurore
"Ce n'est pas le doute, c'est la certitude qui rend fou."/Ecce Homo
"De tout temps on a pris les "beaux sentiments" pour des arguments."/La volonté de puissance
"N'attendez pas de moi que j'érige de nouvelles idoles"/ Ecce Homo "
“Donner du style” à son caractère – voilà un art grand et rare !"/Le Gai savoir
"Là où la volonté de puissance fait défaut, il y a déclin.”/L’Antéchrist



Note 

* Dans le cadre de la chaire ENA-ENSCI-Polytechnique-Sciences Po Paris sur l’innovation Publique, un observatoire dédié à l’impact des transformations sociétales sur l’action publique a été créé en 2019. Les transformations étudiées concernent aussi bien les questions relatives au numérique, à la mondialisation, au développement économique, écologique ou social. L’observatoire ASAP vise par conséquent à favoriser les échanges entre disciplines, collecter et structurer des données issues du monde académique et scientifique, comprendre l’impact des actions et politiques menées en matière de transformations sociétales. L'Observatoire a également pour mission de valoriser par la communication (éditions et publications) les actions conduites ainsi que leurs évaluations.




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