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Pourquoi la démocratie ?


François-Bernard Huyghe
Jeudi 28 Juillet 2022



Les Français ont-ils la démocratie qu’ils méritent ? Après les élections législatives, beaucoup dénoncent la remise en question de la démocratie, pourtant fondatrice de notre nation. Le terme démocratie est d’ailleurs tellement employé que son sens semble se perdre. François-Bernard Huyghe, docteur d’État en sciences politiques et directeur de recherche à l’IRIS nous réexplique le véritable sens du terme « démocratie » dans son dernier ouvrage « La bataille des mots ».
Extrait pp.51-53



Démocratie

" La démocratie ? Personne ne se dit contre (qui réclame la monarchie ou loligarchie ?), mais rares sont ceux qui ne la disent pas en danger. Ou, au moins, fragile par essence. Et cest précisément la désignation de ce danger qui révèle nos fractures politiques. Sauf à craindre une sorte de dix-huit Brumaire, un putsch militaire ou l’équivalent de lattaque du Capitole qui n’avait aucune chance de réussir, dun côté, on la dira plus volontiers en proie à des « tentations », populistes, autoritaires. Les plus savants parleront dochlocratie (règne de la foule en délire et hors contrôle – ochlos – par contraste avec la vraie démocratie où les conflits sont bornés par des règles, représentations et procédures), comme on qualifia les gilets jaunes. Le danger est donc un désordre venu den bas, exacerbé par des démagogues ou des populistes. Mais dans lautre camp, on tend à dire la démocratie confisquée, par les élites, par largent, par la technocratie, par les médias, par des règles imposées de lextérieur, par un contrôle den haut. Cette opposition, que nous sommes obligés ici de simplifier, perturbe lancienne distinction droite/gauche au profit de la tension entre bloc élitaire et blocs populaire.

Qui attaque la démocratie selon le premier ? Des gens qui agitent des passions et refusent des règles. Notamment celles qui limitent les propos violents (ou a fortiori les manifestations) envers leurs adversaires ou contre les normes de la démocratie (État de droit, modération des attaques, acceptation de principes universels limitant la volonté du peuple, tels les droits de lhomme, respect du pluralisme de la presse, etc.) Ou encore ceux qui violent les règles de la vérité (fake news, désinformation). Toujours linévitable trilogie de la haine (agressivité et ressentiment dont jouent les démagogues), du mensonge (fake news, désinformation, etc. qui coupent de la réalité) et du complotisme ou de la tendance à théoriser des culpabilités (de lAutre, de l’étranger, des élites, des riches…). Se plaçant, dans une logique libérale, les tenants de cette thèse sont plus prompts à vouloir limiter lexpression des populistes, à accepter des autorités judiciaires ou normes internationales qui encadrent le pouvoir de décision des masses mal guidées. Il faudrait des garde-fous et des gardiens du droit. Dans la perspective « le peuple contre la démocratie » (titre dun essai de Y. Mounk), ils se méfient surtout de la tentation autoritaire et illibérale : elle prend prétexte de linefficacité supposée des démocraties représentatives et se réclame la nature supérieure du peuple rendant ses désirs légitimes. Et toute modération suspecte.

Lautre camp se persuade de la compétence dudit peuple – dont la bonne volonté et le bon sens devraient mener à la décision juste quoi quen disent juristes, experts et technocrates. Il en déduit la nécessité de plus de consultations avec le suffrage proportionnel, de davantage de référendums, éventuellement dinitiative citoyenne, de grandes réformes institutionnelles, etc. et surtout, on dénonce les intérêts de ceux qui contrôlent lopinion. Que ce soit leur autorité voire leur autoritarisme, ou leur influence via le parti médiatique, les élites sont tenues pour responsables. Ici on pense en termes de détournement du pouvoir vers les bureaucraties, les organisations internationales, et toutes sortes dinstances de régulation : elles limitent les pouvoirs du politique au cercle de la raison, donc à la démocratie libérale.

Si la démocratie est le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple, la fracture porte désormais sur le sens de ces trois composantes : ce quest le peuple, ce quil est légitime quil fasse et l’objectif, bien commun ou progrès, quil doit partager.

Mounk Y., Le peuple contre la démocratie, Poche, 2018 "




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