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Poutine défie le monde


La Rédaction
Jeudi 24 Mars 2022



Il y a un mois, le président Poutine annonçait ce qui allait monopoliser toute l’attention des occidentaux : l’invasion de l’Ukraine. Aujourd’hui, nous sommes encore sans voix. Car cette attaque semblait improbable et nous n’avons pas voulu la voir venir. Spécialiste des relations internationales, Roland Lombardi analyse les conséquences géopolitiques de la stratégie de ce président qui défie le monde…
Docteur en histoire contemporaine, il est l’auteur de « Poutine d’Arabie » et de « Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire ? » publiés chez VA Éditions.



Encore une fois, nous n’avons pas su anticiper correctement les ambitions du président Poutine et nous avons sous-estimé ses capacités. Comment pouvons-nous justifier ses multiples succès militaires et parfois diplomatiques ?

Contrairement aux Occidentaux, qui négligent et délaissent les disciplines comme l’histoire et la géographie, les Russes, eux (à l’instar de leur président, féru de cette discipline), ont toujours le nez plongé sur la carte du monde. Ce sont donc des « planétaires », avec des facilités linguistiques notables, qui apprennent le véritable ordre des choses et le monde tel qu’il est, sans préjugés idéologiques comme chez nous, sans morale ou dogme, dans les meilleurs instituts et écoles de la planète, héritières de l’excellence de l’enseignement soviétique, comme l’Institut d’études orientales (créé initialement au XVIIIe siècle !), l’Institut d’État des relations internationales de Moscou ou encore l’Académie militaire des forces armées de la Fédération de Russie (l’ancienne académie Frounze). Il n’y a pas d’ENA en Russie et donc de fabrique de technocrates hors-sol. Et c’est donc dans les plus brillants centres de recherches et de réflexions du monde, qu’est formée toute l’élite des dirigeants russes (comme Sergueï Lavrov). La prospective y est également, et toujours, à l’honneur. Ainsi, les experts russes échafaudent scénarios sur scénarios avec beaucoup de prévoyance et imaginent toutes les éventualités et les stratégies possibles.

À la différence des Occidentaux, qui se précipitent toujours sur l’évènement ponctuel, souvent de manière émotionnelle, les responsables russes, en joueurs d’échecs (sport national en Russie) qu’ils sont, restent des « monstres froids », rationnels et sont toujours prudents, en analysant patiemment et méthodiquement la situation et les crises internationales. Ils savent très bien que bouger une pièce trop hâtivement sur le Grand échiquier mondial ou moyen-oriental, peut alors avoir des conséquences catastrophiques à l’autre bout du plateau. C’est pourquoi ils sont très longs dans la prise de décision et n’agissent et ne prennent jamais de risques qu’avec un plan et une stratégie mûrement réfléchie. Mais une fois qu’ils « jouent », comme en Syrie et dans une moindre mesure en Ukraine, cela va très vite et très fort et la plupart du temps, avec plusieurs coups d’avance !

Ainsi, les succès diplomatiques du Kremlin sont donc d’abord imputables à un processus de décision qui s’appuie sur les analyses de ces orientalistes russes que nous avons évoqués et qui sont bien meilleurs connaisseurs du Levant que les « spécialistes » dont s’entourent malheureusement les dirigeants occidentaux et particulièrement européens et français...

Dans mon avant-dernier livre, Poutine d’Arabie  (VA Éditions, 2020), je rappelais qu’en toute objectivité, depuis 2011 et durant dix ans, force était de reconnaître que les Russes avaient fait montre d’une incontestable virtuosité dans leur partition internationale, et ce sans erreur majeure. Or, j’ajoutais alors que même les plus grands musiciens ne sont jamais à l’abri d’une fausse note et la route vers une pax russica, par exemple au Moyen-Orient, pouvait être encore semée de nombreuses embûches... Et je concluais que la logique mathématique voulait qu’après cette longue période sans fautes, un premier faux-pas est obligatoirement inévitable.

Alors est-ce que l’invasion de l’Ukraine de ces dernières semaines est LA fausse note russe dans leur politique internationale ? Pas sûr. Car au-delà du sensationnalisme, de l’affolement général, l’hystérie collective et la mobilisation générale antirusse, la formidable propagande atlantiste et efficace guerre psychologique et de l’information lancé en Occident (la même qu’en 2015 lors de l’intervention russe en Syrie et on a vu la suite !), je pense qu’à terme, même si le temps joue contre lui et que ses plans ne se sont pas déroulés comme prévu du fait d’une résistance ukrainienne inattendue, Poutine atteindra finalement une grande partie de ses objectifs militaires comme politiques. Nous sommes face à des acteurs froids, rationnels et sérieux. Encore une fois les Russes sont des joueurs d’échec et comme tels, il faut impérativement se détacher de l’hystérie et de l’émotion collective pour ne pas les sous-estimer et ne pas oublier leurs extraordinaires capacités d’adaptation face à l’adversité et également de réactualisation permanente de leurs plans. Comparaison n’est jamais raison mais ils l’ont maintes fois prouvé ces dernières années en Syrie notamment et qui était un théâtre d’opération éminemment plus complexe !  Donc, restons prudents…
Comme on dit, c’est toujours à la fin du bal que l’on paie les musiciens !

Le président Poutine a récemment annoncé mettre en alerte ses forces de dissuasion. Comment devons-nous appréhender cette annonce ?

Dans la doctrine française, l’arme nucléaire est fondamentalement dissuasive, une arme de non-emploi. Or, les doctrines nucléaires ne sont pas les mêmes pour d’autres pays. Pour les stratèges russes, et ce depuis la Guerre froide et l’époque soviétique, l’éventualité de « batailles nucléaires » est parfaitement intégrée. C’est-à-dire que pour les Russes de potentiels usages tactiques de l’arme nucléaire est clairement une option comme une autre. Cela doit bien sûr nous faire réfléchir aux menaces du Kremlin visant tout pays qui se mettrait en travers de sa route et à ces « conséquences comme il n’en a jamais vu dans son histoire » évoquées par Vladimir Poutine.

Pour autant, il ne faut pas céder à la peur (arme par excellence utilisée par les Russes) ou aux délires de certains. Poutine et ses généraux sont encore une fois des gens rationnels et pragmatiques. Dans le contexte actuel de mise au ban de la Russie de la communauté internationale et surtout au regard de l’évolution sur place de la situation, les Russes ne peuvent, pour l’instant, envisager sérieusement l’emploi de l’arme nucléaire même tactique.

À moins que, et c’est cela qui m’inquiète le plus au final, les plus bellicistes dans les arcanes du pouvoir occidentales poussent à l’escalade et que les Russes tombent dans les pièges de ces derniers et qui leur seront inévitablement tendus jusqu’à la fin des hostilités en Ukraine. Nous entrerions alors dans une spirale infernale et tragique et là…

L’arrivée de cette guerre ne marque-t-elle pas un échec géopolitique mondial ?

Dans mon dernier ouvrage, Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire  (VA Éditions, 2022), j’annonçais ce chaos géopolitique en cours. Mais comme pour la guerre en Ukraine où l’intervention russe est bien évidemment condamnable car elle viole la souveraineté de l’Ukraine et le principe d’intangibilité des frontières, il ne faut pas oublier, et toujours sans minimiser les responsabilités de Moscou, que la situation actuelle incombe aussi grandement à la politique des Occidentaux et de l’OTAN ces dernières années et surtout depuis un an avec l’administration Biden. La question de savoir si les responsables des guerres ne sont pas ceux qui les déclenchent, ou plutôt ceux qui les ont rendues inévitables, est plus que jamais d’actualité. Qui ont été les vrais pyromanes ? Car c’est flagrant, rien n’a été fait de sérieux pour éviter cette guerre du côté de l’Occident. Bien au contraire…

En attendant, avec la politique de sanctions maximales de l’UE contre la Russie, sans réelles initiatives diplomatiques sérieuses, dictée par Washington et avec un suivisme atlantiste affligeant, le divorce avec Moscou et l’Occident sera profond et l’Europe, par effet boomerang et qui ne s’est pas remise de la pandémie, va en payer les plus lourdes conséquences économiques, sociales et humaines… Si d’ici là, les idéologues occidentaux les plus dangereux ne nous entraînent pas dans un conflit ouvert avec les Russes !

Alors qu’il faut bien le rappeler, l’Ukraine n’a aucun intérêt vital pour l’Europe et la Russie n’est nullement un danger sérieux. Au contraire, elle pouvait même s’avérer être un partenaire voire un allié précieux face aux véritables enjeux géopolitiques de l’Europe et aux défis immenses de demain en Afrique, en Méditerranée ou au Moyen-Orient (islamisme et la déferlante migratoire).

Les leaders européens sont toujours dans le déni idéologique et préfèrent encore s’en prendre à la Russie pour des raisons morales, au détriment de la Realpolitik. En sacrifiant au passage leurs propres intérêts sécuritaires, stratégiques, énergétiques et économiques et toujours un peu plus leur indépendance et leur souveraineté au profit de l’OTAN et des États-Unis (avec leurs armes et leur gaz de schiste).

Nous pouvons dès lors nous poser la question sur la pertinence de la stratégie occidentale. Car au final, l’administration démocrate américaine – car c’est elle qui est véritablement à la manœuvre ! –, par idéologie et par intérêts à court terme, mais également pour détourner l’attention des opinions publiques occidentales des problèmes domestiques (la guerre a toujours été un exutoire aux difficultés internes) et du vrai danger chinois (tout en poussant d’avantage la Russie dans les bras de la Chine, ce qui est une faute majeure pour l’Occident), est en train dangereusement, avec sa politique internationale erratique, de nous pousser dans une situation mondiale totalement chaotique. 

En définitive, avec Biden, nous risquons d’assister, à terme, au crépuscule de l’Empire américain, à l’accélération de l’effondrement de l’Europe et au final, à l’avènement du siècle chinois, comme je le prédisais justement dans mon livre… 

La situation russo-ukrainienne va-t-elle influencer directement les agissements de la Chine envers Taiwan ?

Je ne le pense pas, pour l’instant… Les tensions en mer de Chine sont un autre contexte. Taïwan est protégée par des accords de défense par les États-Unis. Néanmoins, sur Taïwan, Pékin dit : « Un pays, deux systèmes». A propos de l’Ukraine, Vladimir Poutine affirme : « Deux pays, un seul peuple ». En fait, cela veut dire la même chose : c’est la loi du plus fort qui prime. Mais les agendas de Poutine et Xi Jinping ne sont pas les mêmes. En Ukraine, les Russes exploitent avec opportunité la faiblesse et le désarroi stratégique de l’Occident. Bien évidemment, les Chinois s’impliquent activement et diplomatiquement dans cette crise mais ils observent attentivement le développement de la situation et les réactions occidentales et surtout américaines… Pour les Chinois, une action à Taïwan déclencherait inévitablement un conflit frontal avec les Américains. Et bien que la guerre en Europe force Washington à avoir deux fronts ouverts : mer de Chine et mer Noire-mer Baltique, une action chinoise contre Taïwan n’est donc vraisemblablement pas à l’ordre du jour, pour l’instant… La réunification n’est qu’une question de patience pour Pékin. La Chine agira au moment opportun lorsque la puissance américaine sera affaiblie voire s’effondrera. Ce qui ne serait tarder ! Car les sanctions maximales contre la Russie vont irrémédiablement avoir de graves répercussions pour l’économie mondiale mais surtout les finances européennes. Si Washington est le grand gagnant, à court terme, de ce conflit, puisque les Américains sont en train de séparer durablement Européens et Russes, réactiver l’OTAN et pouvoir intensifier la vente de leur armement et leur emprise sur l’Europe, à long terme, c’est autre chose. Pousser encore plus la Russie dans les bras de la Chine, la superpuissance de demain, n’est stratégiquement pas judicieux. Surtout en cas d’un futur et éventuel conflit entre les États-Unis et l’Empire du milieu…

Au final, comme je le rappelle dans mon livre et avec le retour de la politique viscéralement antirusse à Washington des Démocrates, les stratèges chinois ne peuvent que se frotter les mains en voyant les Européens, les Américains et les Russes s’écharper pitoyablement…  

Roland Lombardi est l'auteur de "Sommes nous arrivés à la fin de l'histoire ?" et de "Poutine d'Arabie" (VA Éditions). 





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