Une société du plaisir ?


La Rédaction
Jeudi 13 Septembre 2018

L'avènement de la société de consommation digitalisée a consacré la jouissance de l'achat comme une source essentielle de plaisir. Pourtant, cet esprit consumériste n'est pas sans conséquences. Il a semble-t-il galvaudé le vrai plaisir, celui de la connaissance de soi et du ravissement intellectualisé des sens. Il lui aurait ainsi substitué un plaisir pulsionnel, incontrôlable et ouvert à tous les excès. Elsa Godart trace dans ce texte une dichotomie entre deux sortes de plaisir aux caractéristiques quasi-contraires. Si le plaisir-excès est dangereux, gageons cependant qu'il n'est pas consubstantiel à l'économie capitaliste.



Une société du plaisir ?
Article d'Elsa Godart publié dans la Revue des affaires n°6

Si pendant l’Antiquité, l’hédonisme (doctrine philosophique qui vise la recherche du plaisir) s’apparente à une véritable sagesse, c’est parce qu’en plus de prôner une culture du plaisir, il invite à une discipline personnelle qui peut aller jusqu’à l’ascèse. L’hédonisme est avant tout une interrogation sur soi, dans la mesure où il convient en premier lieu de définir quels sont les plaisirs qui nous sont chers : pour certains, cela peut être l’amitié (comme pour Epicure), un corps en bonne santé, la sexualité, la bonne chère, ou pour d’autres, la quête de connaissance, la joie de la lecture ou de bonnes conversations ou encore la pratique de l’art… Il n’y a donc pas d’hédonisme sans curiosité, sans effort personnel, sans liberté de penser. Pour autant, notre société hypermoderne est-elle toujours dans le culte de l’hédonisme ? Ou avons-nous une autre conception du plaisir ?
« Jouis à n’importe quel prix ! » Telle pourrait être l’injonction hypermoderne dans laquelle nous sommes englués ; qui d’une société de la consommation nous précipite dans une société de la jouissance avec la course à la surenchère en fond d’écran, repoussant toujours plus loin la limite. Plus que la recherche du plaisir et bien loin d’une quelconque forme de sagesse, nous assistons à un impératif catégorique pulsionnel qui provoque une montée en puissance d’une jouissance qui n’a plus ni « queue » ni « tête ». Une jouissance sans visage donc - où l’excès et ce contre Epicure - mène la danse allègre de nos grands écarts. Jouir, c’est être puissant. Jouir, c’est être fort. Jouir, c’est exister. Mais voilà, jouir is not enough.
À jouir à tout prix, à n’importe quel prix et avec n’importe quoi, on en finirait presque par perdre le goût du plaisir. Comme le rappelle si justement Epicure : « Quand nous disons que le plaisir est notre but ultime, nous n’entendons pas par là les débauchés ni ceux qui se rattachent à la jouissance matérielle ». Que penserait-il de notre monde hypermoderne tellement attaché aux apparences et à la matérialité ?  Le plaisir est d’une nature qui mêle le corps et l’esprit, et pas seulement la sensation d’un accroissement de la puissance comme le préconise Nietzsche.
 
Il est ensorcellement et vertige des sensations qui nous fait toucher les étoiles du bout des doigts. Il est une grâce en même temps qu’il est naturel. Et même s’il s’éprouve avant même de se penser, il est nécessaire à l’existence. Que vaudrait une vie sans plaisir ? Véritable principe ordonnateur existentiel chez Freud, le principe de plaisir oriente nos manières d’être et guide nos pas. Mais là encore, tout l’enjeu est de trouver un équilibre entre le plaisir possible et son excès ; entre le principe de plaisir et le principe de réalité ; entre le « trop-plein-de-jouissance » et son absence. S’il est un enjeu, - véritable défi -, à notre société hypermoderne qui place l’objet de jouissance en tête de gondole de la société hyperconsommatrice, c’est bien de retrouver la sagesse du plaisir, d’inventer un hédonisme 2.0, d’apprendre à jubiler avant de jouir, de maîtriser la pulsion de l’avoir au profit d’un être extatique.
 




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