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Emergence : L’Afrique ne s’écrit pas au singulier


Pascal Chaigneau
Lundi 24 Juin 2019



Pascal Chaigneau est Professeur des universités, président de la section de science politique et membre du conseil d'administration de l'Université Paris Descartes (Sorbonne-Paris-Cité). Il est également professeur affilié à HEC Paris, directeur du Centre HEC de Géopolitique et directeur scientifique du double diplôme "Master in Corporate and Public Management" entre HEC et Sciences Po.



L’émergence signifie que des mutations socio-économiques profondes comme l’urbanisation sont à l’œuvre. Peut-on considérer qu’en Afrique subsaharienne ces mutations sont en cours ?

L’Afrique ne s’écrit pas au singulier. Ses diversités internes opposent une Afrique de l’Est qui décolle grâce à l’axe Éthiopie-Kenya-Tanzanie ; une Afrique de l’Ouest qui se structure autour du Nigéria, une Afrique Australe où l’Afrique du Sud connaît des turbulences, un Sahel durablement en crise et une Afrique centrale très crisogène.
Sur les pôles de croissance évoqués, urbanisation, industrialisation, ouverture à l’international et arrivée d’investisseurs extérieurs (Chine, Inde, Pays du Golfe, Turquie, Brésil) se combinent pour générer un décollage encore peu inclusif, mais réel.

Six des dix pays avec le plus gros taux de croissance économique dans la dernière décennie sont africains, ce continent peut-il bousculer la scène mondiale et devenir un acteur majeur à moyen terme ? L’évolution de la classe moyenne est-elle représentative de cette évolution selon vous ?

Ces taux de croissance sont à relativiser, car ils constituent essentiellement de rattrapages. Dans le cas de la Côte d’Ivoire, il s’agit même d’une reprise après une décennie de guerre civile de fait.
Il n’en demeure pas moins qu’avec 5 % de croissance consolidée depuis six ans, l’Afrique ne peut plus être négligée.
Aux yeux des Chinois, elle constitue désormais un pôle de production avec construction de cités industrielles alors qu’il y a peu, l’Afrique n’était perçue que comme un réservoir de matières premières.

Ne pourrait-on considérer que l’Afrique puisse évoluer sur un modèle de développement plus spécifique que les autres continents ? Par ailleurs, le climat politique de l’Afrique de l’Ouest et du Sahel est encore fragile, les transitions démocratiques peuvent-elles aboutir et favoriser l’émergence ?
 
Indubitablement, l’Afrique doit inventer sa voie propre de développement. Elle va d’ailleurs servir de laboratoire puisque dans les 15 années à venir elle va augmenter sa population de l’équivalent de l’Union européenne.
Jamais un continent n’a, dans l’histoire, été confronté à un tel défi. Les villes africaines étaient plates, elles deviennent verticales, pour des entreprises comme Bouyges, Vinci ,Engie ou Véolia, il s’agit là d’incroyables opportunités d’affaires.
 
Quant au problème de la démocratie et de la gouvernance, force est de constater que de réelles normalisations ont eu lieu ces dernières années, de l’Éthiopie à la Gambie. Une nouvelle génération de dirigeants se profile.

De nombreux freins comme le clientélisme et le terrorisme subsistent. N’est-ce pas selon vous un frein endogène à l’émergence du Continent ? Par ailleurs, les contrastes marqués dans l’émergence des différents pays africains ne représentent-ils pas un risque de déséquilibre et de fragilité ?

La zone sahélienne va durablement être traversée par les défis que vous évoquez.
A contrario, l’Afrique équatoriale et principalement la RDC qui s’est largement stabilisée va devenir le théâtre de la « révolution verte ». Elle détient 60 % des terres agricoles non exploitées et des réserves hydriques supérieures au bassin de l’Amazone.
A la question comment nourrir un monde de 9milliards d’habitants, l’Afrique était perçue comme le problème, elle va devenir la solution.
Le continent va donc, comme vous le soulignez, accentuer ses contrastes.

Les États-Unis et la Chine se livrent une guerre d’influence âpre en Afrique. Quelle place l’Europe et la France devraient-elles occuper auprès de leurs alliés africains selon vous ?

Les États-Unis considèrent que l’Afrique sera le talon d’Achille de la Chine pour son projet des routes de la soie. Cette vision ouvre la voie à une bipolarité régionale inquiétante pour les partenaires africains de Pékin. L’actuelle crise au Soudan est un cas d’école à cet égard.
L’Europe prépare pour 2020 le nouveau traité de partenariat Europe-Afrique et elle avance très divisée sur ce dossier que seule la France considère comme une réelle priorité.

Quant au paradoxe français, il consiste à rappeler que les 15 États de la zone Franc représentent moins de 1 % du commerce extérieur de la France.
Nous faisons de la politique et du maintien de l’ordre dans nos anciennes colonies et des affaires dans les anciennes colonies britanniques.
 










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