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Responsabilité et risque : une justification libérale


Bernard Landais
Mercredi 9 Février 2022



Quelle politique doit mener la droite pour faire face au déclin économique de la France ? Dans « Réagir au déclin » paru chez VA Éditions, Bernard Landais, spécialiste en macroéconomie et politique économique, dévoile le programme du renouveau. Professeur Agrégé de Sciences Economiques aux Universités de Brest, Rennes et Bretagne-Sud, il insiste particulièrement sur l’abolition du principe de précaution.



Extrait pages 38-40 .

Les investissements qui créent directement la croissance concernent le capital physique, la technologie et la culture humaine professionnelle. Beaucoup d’investissements sont des projets mixtes impliquant ces trois aspects à la fois. Tous ces projets dépendent des prévisions des décideurs dans un environnement risqué. Ce risque lui-même vient à la fois des aléas techniques et des aléas commerciaux ; dans ces conditions, ce sont les profits attendus qui déterminent les décisions à prendre pour tous les projets. Les décideurs établissent implicitement une distribution de probabilité des profits futurs et s’engagent avec cette distribution implicite en tête.
 
L’entrepreneur est donc par nature un acteur confronté au risque et sa vocation première est de maîtriser les liens qui s’établissent entre les risques encourus, les décisions qu’il prend et ses objectifs finaux. Parmi les cultures humaines citées plus haut, la culture H2ER, entrepreneuriale et de responsabilité représente exactement la capacité de maîtrise du risque. Les économistes n’ont pas toujours considéré que cette capacité puisse faire défaut, sauf parfois lorsqu’ils examinaient le cas de pays en voie de développement ou de pays soumis. Désormais, on ne peut plus faire l’impasse sur cette question de la culture de risque y compris dans le cas de nos pays avancés.
 
Les socialismes « nouvelle manière » régentant notamment les aspects sanitaires, sécuritaires et écologiques ont orienté l’éducation et le droit de façon à éviter les risques plutôt que  les maîtriser. Le « principe de précaution » a officialisé la dérive et se présente comme un rationnement autoritaire de la prise de risques et l’arme la plus puissante du socialisme contemporain.
 
Une législation et une règlementation compliquées à l’extrême ont déjà pour effet de troubler grandement l’appréciation convenable des risques encourus et agit comme un « calmant d’ardeurs » généralisé. Une société d’hommes qui ne savent même plus ce qui est autorisé ou interdit finit par ne plus rien faire du tout, sinon entrer dans la logique de l’obligation sociale. L’ « absurdie » et l’extrême complication des dispositifs contraignants et des exemptions sont souvent raillées et brocardées par l’opinion mais elles contribuent à cette entreprise de découragement, de passivité et finalement de soumission. Le basculement est déjà largement réalisé dans la société française.
 
Pour en revenir à la croissance économique, il n’y a plus assez de culture humaine entrepreneuriale et de responsabilité parce qu’elle n’est plus transmise mais au contraire détruite par l’école et l’éducation familiale. La création d’entreprises est affectée, à la fois quantitativement et qualitativement1. Ainsi, la prédiction de Schumpeter relative à la disparition de la classe d’entrepreneurs se vérifie, non par l’effacement d’une oligarchie, bien au contraire, mais parce que sa régénération et son remplacement partiel par la promotion des classes populaires se sont interrompus. Des études employant la notion d’« aversion nationale face au risque » ont montré ce lien au niveau international2.
 
Le monde économique n’est pas le seul affecté puisque toutes les activités humaines, y compris dans la vie privée, se trouvent gravement inhibées. L’Administration elle-même est touchée ; les fonctionnaires se tiennent par leurs barbichettes juridiques et ouvrent les multiples parapluies de l’impuissance. C’est l’ensemble d’un pays qui se met en veilleuse. En clair, le refus du risque sous ses diverses formes réduit la croissance à long terme et empêche les progrès. Nous le constaterons constamment par la suite et tout particulièrement à propos du développement et du bonheur.
 
Il est clair qu’un programme de droite doit tenir compte de cette limitation autoritaire de liberté du risque et y mettre fin le plus vite possible. Un observateur plus pessimiste pourrait même penser que les propositions de droite constituent en elles-mêmes un projet à risque que le corps électoral peut vouloir éviter jusqu’au dernier moment3. Aux hommes politiques de droite de lui faire comprendre que cette sorte de potion amère est celle de la dernière chance.
 
1 Les « créations d’entreprises » répertoriées sont un ensemble flou et très hétérogène. L’émergence d’une quantité de petites entreprises de service à très faible productivité ne peut compenser la disparition progressive des projets ambitieux et à haut contenu technologique. Il s’agit plus de répartition que de véritable création.
 
2 Voir par exemple Gandelman, Nestor et Hernandez- Murillo, Ruben (2015).
 
3 Le problème de l’abstention électorale est souvent présenté comme un réflexe des citoyens qui pensent que les partis en présence ne s’opposent pas vraiment et ont des solutions trop proches les unes des autres. C’est vrai, mais si l’on considère les jeunes abstentionnistes, il peut s’y ajouter inversement la peur de voter pour des solutions qui leur apparaissent trop écartées de leur univers mental et par conséquent trop risquées, celles qui pourraient bousculer le conformisme social qu’ils ont tété depuis leurs premiers biberons.




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